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Retour sur le 33ème Congrès de l’UNAPL : réflexions sur l’avenir des professions libérales

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Retour sur le 33ème Congrès de l’UNAPL : réflexions sur l’avenir des professions libérales
Retour sur le 33ème Congrès de l’UNAPL : réflexions sur l’avenir des professions libérales

Où allons-nous ?... Quel programme ambitieux pour ce 33ᵉ Congrès de l’UNAPL qui s’est tenu 19 février 2026 dans l’hémicycle du Conseil Economique, Social et Encironnemental (CESE) ! Si l’intelligence artificielle a naturellement traversé les échanges, le thème dépassait largement l’innovation technologique pour s’inscrire avant tout dans une réflexion prospective sur l’avenir des professions libérales.
Vous pourrez voir ou revoir en vidéo l’intégralité de cette journée sur le site de l’UNAPL. OnLib’Infos vous propose ici un retour non exhaustif sur cette journée intense de réflexion.

« Où allons-nous ? »

Inspiré par l’œuvre de Paul Gauguin*, le thème choisi par Denis Raynal pour son premier Congrès en tant que Président de l’UNAPL invitait à une véritable réflexion prospective au cours de laquelle il a été question de sens, d’éthique, d’indépendance, de géopolitique, de stratégie, d’hybridation… L’occasion d’élargir les champs de vision avec, en ligne de mire, l’avenir des professions libérales, dans leur identité, leur trajectoire et le maintien d’un cap dans un environnement en profonde mutation. Un avenir abordé par les différents intervenants avec un optimisme certain, résolument rassurant.

Thierry Beaudet, Président du CESE, en a d’emblée salué la pertinence : « La capacité à s’interroger sur son avenir demeure le premier signe de vitalité. » Une vitalité plus que nécessaire au regard des bouleversements majeurs en cours : l’intelligence artificielle, sans doute la manifestation la plus visible, mais aussi l’hybridation des métiers, l’évolution des modèles économiques, les nouvelles aspirations des jeunes générations, ou encore les défis de la transmission. Autant d’enjeux qui redessinent en profondeur les professions.

Dans ce contexte marqué par l’incertitude, « les professions libérales s’adaptent et se transforment mais n’ont pas vocation à rester dans l’angle mort des politiques publiques », a souligné avec force Denis Raynal, rappelant qu’elles représentent près d’un tiers des entreprises françaises. L’enjeu est considérable : préserver ce qui fait leur singularité, l’indépendance, la responsabilité personnelle, la confiance et l’éthique.

« Nous ne pouvons plus vivre sur nos acquis » a affirmé Denis Raynal, soulignant qu’il s’agissait moins lors cette journée, d’analyser une technologie que d’anticiper un basculement : « le passage d’une économie fatiguée à une ère nouvelle où les règles évoluent à une vitesse supersonique ». Questionner le sens et l’identité même des métiers. Parler d’innovation, d’éthique, de responsabilité. Denis Raynal a souligné avec force l’importance de cette réflexion prospective sur un avenir des professions libérales « qui n’est pas écrit à l’avance ». L’enjeu est clair : ne pas subir les transformations, mais les piloter. Définir un cadre stable afin de rendre le modèle du professionnel libéral « lisible et attractif pour les générations futures ». Un modèle éthique, responsable, ancré dans les territoires. Dans cette perspective, la question « Où allons-nous ? » devient ainsi une interrogation stratégique, destinée à permettre aux professions libérales de demeurer indépendantes, attractives et centrales dans le paysage économique et démocratique à venir.

*« D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? », Huile sur toile, Paul Gauguin 1897-1898

La valeur « cardinale » de l’indépendance

Nicolas Bouzou, économiste et essayiste, fondateur du cabinet ASTERES et auteur de l’ouvrage « L’éternel sursaut » donne le ton : « De quelle façon j’envisage l’avenir ? De façon extrêmement positive. » À rebours des discours anxiogènes, l’économiste voit dans les dix prochaines années la possibilité d’une période de progrès exceptionnel qui reposera sur des valeurs rares, chères aux professionnels libéraux, la compétence, l’indépendance et la confiance, dont la valeur ne va cesser d’augmenter. Notamment parce qu’elles sont directement mises sous tension par deux transformations majeures.

D’une part la géopolitisation de l’économie. D’un côté le bloc États-Unis, Chine et Russie, « entrés dans une logique impériale » et qui n’hésitent pas à « outrepasser le droit international ». De l’autre, l’Union européenne, qui s’est construite après les deux guerres, sur une logique pacifiste. Dans ce contexte, explique Nicolas Bouzou, « la question de l’indépendance devient cardinale car nous sommes soumis en permanence à des tentatives de déstabilisation et d’affaiblissement ». « On n’est pas en guerre et on n’est pas en paix », poursuit l’économiste qui souligne la réflexion profonde que l’Europe doit mener pour « changer son point de vue et adopter une logique de puissance ». En jeu, la défense des démocraties libérales, soutenues par trois piliers essentiels : la responsabilité individuelle, le respect du droit et la liberté économique, qu’il juge aujourd’hui trop restreinte, notamment en France.

D’autre part, la transformation technologique. Intelligence artificielle, robotique, informatique quantique : les vagues d’innovation s’entraînent mutuellement. Si le discours dominant insiste sur les menaces (destruction d’emplois, coût énergétique, risques sociaux) Nicolas Bouzou rappelle une constante historique : « la thématique de la fin du travail existe depuis plus ou moins 2000 ans dans toutes les vagues de destruction créatrice, avec cette idée que la destruction l’emporterait sur la création ». Or, contrairement aux révolutions précédentes, il semblerait que la révolution IA valorise l’expérience par rapport à la seule maîtrise technique : « Il vaut parfois mieux avoir appris le latin que le code », suggère-t-il avec humour, soulignant que la question centrale est moins celle de la disparition des métiers que celle de l’insertion et de la formation des jeunes générations.

La « dinde » versus le succès durable

Sollicité sur les nouveaux modèles économiques pour les professions libérales, Frédéric Fréry, professeur de stratégie à l’ESCP Business School, a introduit son propos par la parabole de la « dinde ». Nourrie et protégée chaque jour, la dinde en déduit que son bien-être va continuer à croître… jusqu’au 24 décembre. La leçon est claire : le succès passé n’implique jamais le succès futur. « On anticipe des choses qui n’arriveront jamais ! » D’où l’importance du raisonnement stratégique.

La stratégie, rappelle-t-il, est d’abord une question d’allocation de ressources. Elle consiste à choisir et donc à renoncer. « On commence à avoir une vraie stratégie quand on a décidé ce que l’on ne fera pas. » Une stratégie n’est pas un « quoi », mais un « comment », orienté vers un objectif de succès durable.

Concrètement, l’évaluation d’une stratégie repose sur trois critères cumulatifs :  la pertinence de ce que l’on souhaite faire, la faisabilité en termes de ressources/moyens et l’acceptabilité, c’est à dire le fait d’assumer de passer à côté de choses nécessaires pour des questions de conviction personnelle.

S’agissant des professions libérales, Frédéric Fréry, relève plusieurs tendances : sociologiques, avec des difficultés croissantes de transmission et un rapport différent des jeunes à l’indépendance ; économiques, marquées par l’industrialisation de certaines activités et l’entrée de fonds d’investissement ; politiques avec une volonté de libéralisation ; technologiques, avec l’irruption de l’intelligence artificielle.
« On est un peu dans la tempête » estime Frédéric Fréry, avec deux évolutions majeures du modèle économique libéral qui se dessinent : une hausse probable des coûts fixes liés aux outils technologiques, et une différenciation accrue des positionnements. L’enjeu n’est pas de prévoir parfaitement l’avenir, mais d’assumer des choix clairs et cohérents.

Alors comment savoir si l’on a une bonne stratégie ? Frédéric Fréry invite les professionnels à se poser les quatre questions suivantes : « Ai-je la même stratégie qu’il y a dix ans ? » « Est-ce que je change de stratégie tous les trois mois ? » « Mes collaborateurs comprennent-ils ma stratégie ? « L’inverse de ma stratégie serait-il absurde ? »

Et l’IA dans tout cela ? Frédéric Fréry invite à la lucidité : l’IA n’est rien d’autre qu’une « super dinde », une « simulation d’intelligence », un « système probabiliste de simulation ».

Hybridons-nous les uns les autres

Comment les transformations économiques percutent l’identité des métiers ? La question était posée à Gabrielle Halpern, docteur en philosophie et diplômée de l'École Normale Supérieure.

« On ne se rend pas compte à quel point nos métiers nous influencent » constate la philosophe comme point de départ de son intervention. D’Aristote, qui affirmait « on devient ce que l’on fait », à Sartre, pour qui « ce sont nos actes qui nous définissent », la philosophie a depuis longtemps établi ce lien étroit entre l’être et le faire. En bref, « nous avons le cerveau de notre métier » et nos pratiques professionnelles structurent donc, très concrètement, notre manière de penser, et c’est peut-être encore plus vrai pour les professions libérales.

Dès lors, si je délègue une partie de mon activité à l’IA est ce que je suis toujours le même professionnel ? Concrètement, lorsque l’outil prend en charge certaines tâches, ce ne sont plus les mêmes zones cérébrales qui sont mobilisées. L’IA sollicite principalement des fonctions de détection d’erreurs et de vérification. Si les usages deviennent similaires d’un métier à l’autre, existe-t-il un risque d’uniformisation des identités professionnelles ? Tout dépendra, explique la philosophe de la relation que nous choisirons d’entretenir avec l’outil. Que décidons-nous de déléguer ou non ? La question est centrale. Car, en creux, se dessinent les professionnels et les êtres humains que nous deviendrons.

Cette interrogation renvoie à une autre, plus intime : qu’est-ce qui fait « le sel » de mon métier ? À partir des nombreux entretiens qu’elle a menés auprès de professionnels issus de secteurs très différents, Gabrielle Halpern observe que les réponses varient profondément d’une personne à l’autre. La définition même du cœur du métier est éminemment subjective. Déléguer certaines tâches pourra être vécu comme un gain d’efficacité par certains, comme une dépossession par d’autres.

La question est également éducative. La philosophe évoque une enquête menée auprès d’élèves du primaire : interrogés sur leur préférence entre l’aide de l’intelligence artificielle et celle de leurs camarades, beaucoup ont choisi l’IA, « parce qu’elle ne se moquera pas de moi ». Ce constat fait écho à Rousseau, qui déplorait déjà une éducation centrée sur le savoir au détriment de la gentillesse et de l’empathie. À l’ère de l’intelligence artificielle, la notion même d’expertise est appelée à évoluer. Nietzsche décrivait le spécialiste comme « l’homme à l’horizon restreint ». Demain, il ne suffira plus d’être expert, il faudra être capable de partager son expertise, de la croiser, de l’hybrider.

L’hybridation, concept phare étudié par Gabrielle Halpern, est le « mariage improbable de secteurs qui n’ont pas grand-chose à voir ensemble », de générations, de métiers, d’arts, et qui va permettre de créer quelque chose de nouveau. Un « éloge de la curiosité et du pas de côté », essentiels, selon la philosophe, pour « imaginer les usages capables d’affronter le monde qui vient ».

Il ne fallait pas rater non plus...

  • La présentation par Thomas Courbe, Directeur général des entreprises (DGE), des actions concrètes qui seront engagées dès 2026 avec l’UNAPL, autour des leviers de financement et des besoins en formation. Première action :  renforcer la formation initiale aux enjeux de gestion d’entreprise et de financement, afin de mieux armer les professionnels dans leur stratégie économique. Deuxième action : clarifier et diversifier les solutions de financement accessibles aux professionnels, notamment les alternatives aux fonds de financement classiques.  Troisième action : mettre en place un réseau d’ambassadeurs entrepreneurs chargé de diffuser les bonnes pratiques sur le terrain. En filigrane, un équilibre à préserver entre financement et indépendance, avec un objectif constant : garantir la qualité du service rendu.
  • Le lancement du premier concours d’éloquence de professions libérales, présenté par Denis Raynal comme un véritable « outil pour l’avenir » visant à renforcer la place des professions libérales dans la société de demain. L’initiative, lancée par David Gordon-Krief, avocat et Président d’Honneur de l’UNAPL, et Ana Alkan, vétérinaire et responsable des jeunes du SNVEL, repose sur sa conviction que « la parole n’est pas un simple complément de compétence ; elle est au cœur même de notre exercice professionnel. » David Gordon-Krief, s’est dit particulièrement touché par cette démarche, qui permet de « se réapproprier la parole, structurer sa pensée et affirmer sa voix ». Une manière, selon lui, de remettre l’humain au cœur de la vie professionnelle et la parole au centre de l’action des professions libérales, la parole qui « rapproche, rassure, défend et construit. »
  • Un échange nourri avec l’intervention de Michel PICON, Président de l’U2P et un panel de professionnels libéraux réunissant trois vice-présidents délégués de l’UNAPL (Audrey Chemouli, Philippe Besset, Laurent Boulangeat) et des représentants issus du groupe de réflexion des « Jeunes PL » de l’UNAPL, Juliette Halbout, avocate (ACE), Laure Larcher, architecte d’intérieur (CFAI) et Ana Alkan, vétérinaire (SNVEL). Pour certains, l’IA demeure d’un apport encore limité au cœur du métier. Pour d’autres, elle transforme déjà l’organisation du travail, en prenant en charge des tâches à faible valeur ajoutée autrefois confiées aux stagiaires ou aux jeunes collaborateurs. L’enjeu dépasse ainsi la seule dimension technique ou économique : il est profondément organisationnel et stratégique. Que déléguer ? Que préserver ? Et comment mettre à profit le temps dégagé pour renforcer la relation humaine, qui constitue la valeur ajoutée essentielle des professions libérales ?
  • Les grande tendances Tech avec Anthony Morel, journaliste spécialisé high tech sur BFM Business, de retour du CES de Las Vegas : la consultation médicale de demain, portée par une IA embarquée dans les cabinets ; l’essor des objets connectés, montres, bagues, balances avec ECG, miroirs intelligents ou brosses à dents capables de détecter des centaines d’indicateurs, ainsi que le développement des interfaces cerveau-machine. Le journaliste a également mis en lumière les grandes tendances : une IA générative de plus en plus sophistiquée, multimodale et intégrée à la vie professionnelle, sur fond d’enjeu stratégique majeur, celui de la souveraineté numérique.
  • L’intervention de Luc Julia, Ingénieur spécialisé en IA et auteur de « l’Intelligence artificielle n’existe pas ». Il défend une utilisation pragmatique et démystifiée de l’IA, outil de traitement de données puissant mais nourri de « biais » introduits par l’humain. Rappelant que le terme « intelligence artificielle » date de 1956 mais que ses principes remontent bien plus loin - de la Pascaline au boulier -, Luc Julia a souligné qu’il ne s’agit pas d’une révolution, mais d’une évolution mathématique liée à l’augmentation massive des données disponibles. L’IA générative, selon lui, ne « crée » rien puisqu’elle se contente de produire à partir de modèles statistiques. Derrière les « fantasmes » il invite à garder raison : l’IA n’est ni consciente ni autonome, et ses impacts dépendent avant tout de l’usage que nous en faisons.

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