Pharmaciens : évolution des missions et enjeux d’accès aux soins
Entre montée en compétences, fragilisation des officines rurales et recherche de nouveaux équilibres, le secteur de la pharmacie se réinvente. Lucie Bourdy-Dubois, présidente de la Commission métier pharmacien et responsable d’Action pharmacie rurale au sein de la Fédération des Syndicats Pharmaceutiques de France (FSPF), livre une analyse de terrain et un éclairage précieux sur les réponses portées par la profession face à ces profonds changements.
En tant que pharmacienne et présidente de la Commission métier pharmacien de la FSPF, quel regard portez-vous aujourd’hui sur les grandes mutations du métier ?
Les nouvelles missions attribuées au pharmacien ont répondu à un double besoin : celui des patients, dans un contexte de désertification médicale et celui des pharmaciens eux-mêmes, qui aspirent à une autonomie accrue afin de pouvoir prendre en charge le patient du début à la fin de son parcours.
Nous avons commencé par la vaccination contre la grippe, avec l’objectif de dégager du temps médical, et aujourd’hui on voit que cela fonctionne. Il y a eu ensuite un coup d’accélérateur phénoménal avec le Covid : nous avons testé et vacciné, et cela a très bien marché grâce à notre maillage territorial, puisque 95 à 97 % des Français sont à moins de quinze minutes d’une pharmacie. Depuis, le champ vaccinal a été très largement élargi, avec la possibilité pour le pharmacien d’administrer l’ensemble des vaccins du calendrier à partir de 11 ans. Par ailleurs, nous pouvions déjà réaliser des tests d’angine, mais aujourd’hui nous pouvons aussi délivrer l’antibiotique correspondant.
Tout cela a été très lourd à mettre en place mais les pharmaciens ont répondu présents et chacun en sort gagnant. Le patient trouve une solution rapide sur certains sujets, avec une orientation vers un médecin si nécessaire. Le pharmacien passe quant à lui moins de temps à orienter. Le fait de pouvoir prendre en charge le problème dans sa globalité, de manière autonome, est plus simple et plus efficace.
Quelles sont aujourd’hui les conditions de réussite et les limites dans le déploiement de ces nouvelles missions ?
Ces évolutions supposent des conditions adaptées : des locaux appropriés, du personnel et du temps. L’organisation même de la pharmacie évolue, avec des besoins croissants en espaces dédiés, que ce soit pour la vaccination ou pour d’autres activités, comme l’orthopédie. Dans les faits, certaines missions restent encore difficiles à déployer. C’est le cas des entretiens pharmaceutiques, qui demandent du temps, une prise de rendez-vous et une organisation spécifique. Leur mise en place a pu être freinée par des modalités de facturation complexes avec l’Assurance Maladie au démarrage. Le passage à une rémunération à l’acte simplifie aujourd’hui les choses, mais l’appropriation reste progressive.
Et les nouvelles missions continuent d’émerger, avec une volonté notamment de la CNAM de renforcer le rôle du pharmacien dans le dépistage de l’hypertension artérielle ou encore dans l’accompagnement des patients diabétiques. L’article 63 de la LFSS ouvre également la possibilité de prendre en charge des « situations cliniques ». Le préambule de l’avenant 2 que nous avons signé 7 avril 2026 avec l’Assurance maladie prévoit la valorisation des interventions pharmaceutique et consigne une volonté de généralisation d’expérimentation de prise en charge des brulures du premier degré, des conjonctivites, des plaies simples et du retrait des tiques. Les négociations devraient s’ouvrir dès le courant de cette année.
Baisse des prix des médicaments, baisse des volumes... Quelles conséquences ces changements ont-ils sur la rémunération du pharmacien ?
La question de la valorisation du métier reste centrale et de nombreuses prestations quotidiennes, pourtant essentielles restent peu valorisées. Nous réfléchissons actuellement à l’évolution du mode de rémunération des pharmaciens. Face à la volonté croissante de la CNAM de favoriser la déprescription et dans un contexte de baisse des prix des médicaments, il devient en effet de plus en plus pertinent de repenser le modèle économique de l’officine en se défaisant d’une logique fondée sur les volumes. La FSPF travaille sur la mise en place d’un « forfait structure » permettant de modifier les critères de rémunération. L’objectif est de mieux rémunérer le rôle des officines de proximité et de garantir leur utilité et leur attractivité dans ces territoires. C’est un travail de fond, mené avec des économistes, pour identifier les critères les plus pertinents et construire un modèle à la fois équitable et soutenable dans la durée.
Comment évolue aujourd’hui l’accès aux pharmacies en zone rurale et quelles tensions cela révèle-t-il ?
La situation en zone rurale se fragilise. De plus en plus de pharmacies, qui sont les dernières de leur commune, ferment, notamment à l’occasion de départs à la retraite, sans repreneur. Les élus et la population font des pieds et de mains pour conserver leur pharmacie. Certaines sont à vendre à 1€ et ne trouvent pas repreneur... Même s’il n’existe pas encore de définition juridique du « désert pharmaceutique », certains travaux, dont les rapports IGAS, évoquent un seuil d’environ 15 minutes d’accès à une pharmacie. Face à ces situations, les élus se mobilisent fortement pour maintenir une offre de proximité, parfois malheureusement avec des approches qui ne répondent pas toujours aux réalités du terrain.
Les jeunes pharmaciens préfèrent exercer en ville ?
On observe une certaine ambivalence sur cette question. D’un côté, les pharmaciens installés en zone rurale expriment une réelle satisfaction. J’ai réalisé une enquête auprès de ces 4 000 pharmaciens, afin de mieux les connaître. À la question « recommanderiez-vous une installation en zone rurale ? », 80 % répondent positivement, mettant en avant la qualité de vie et la qualité de la relation avec les patients. Le principal point de fragilité reste la présence médicale, avec la crainte du départ des médecins. 65 % ont signalé qu’un médecin avait récemment quitté leur commune. L’absence de règles garantissant une présence médicale entraine une visibilité zéro pour les pharmaciens en zone rurale. De l’autre, les jeunes professionnels qui s’installent semblent privilégier des structures importantes que l’on trouve plutôt en ville et qui offrent la possibilité de travailler avec des associés ou des adjoints. C’est ce décalage qui constitue aujourd’hui l’un des enjeux majeurs pour l’accès aux soins sur ces territoires.
Quelles réponses la profession peut-elle apporter face à la « désertification » officinale ?
Une expérimentation est en cours depuis 2024 autour des « antennes » de pharmacie. Le principe est qu’une officine située à proximité d’une commune de moins de 2 500 habitants ayant perdu sa dernière pharmacie, puisse y ouvrir une succursale. Ces antennes sont ouvertes au minimum deux demi-journées par semaine, sans obligation de garde. Il n’existe pas de limite temporelle entre la fermeture de la pharmacie et l’ouverture de l’antenne, pas de limite maximale d’amplitude horaire ou de chiffre d’affaires et pas de réelle prise en compte de l’offre pharmaceutique environnante. Cette expérimentation est subventionnée par les ARS à hauteur de 12 k€ par an pendant trois ans. Sur les douze antennes autorisées dans six régions, seules six ont ouvert à ce jour. Les demandes viennent essentiellement des élus pour répondre aux besoins des citoyens mais le modèle n’est pas rentable pour le pharmacien... Certains le font par souci de répondre à un besoin fort d’accès au soin d’une population, comme cette antenne ouverte en Corse par un pharmacien dans une zone montagneuse située à plus de 30 minutes de la pharmacie la plus proche. Mais la plupart des professionnels sont arrêtés par le constat d’une rentabilité inexistante. La DGOS a tout de même élargi cette expérimentation à trois autres régions jusqu’en juillet prochain.
Concrètement, quelles actions la FSPF porte-t-elle pour soutenir l’installation et maintenir les officines en zone rurale ?
L’une des mesures phares de l’avenant 2 que nous avons signé le 7 avril 2026 concerne l’aide financière conventionnelle consacrée aux pharmacies rurales. Moins de 200 pharmacies ont été aidées en 2025 en raison d’un zonage mal conçu. L’objet est aujourd’hui de supprimer le critère « être dans un territoire fragile » pour étendre cette aide à toutes les pharmacies seules dans leur commune, situées dans une zone déficitaire en médecin, et qui déclarent à l’ARS un chiffre d’affaires inférieur à 1 M€ HT (hors part de CA sur les médicaments chers). Cela représente une enveloppe globale de 20 millions d’euros à répartir. Environ 1 000 pharmacies pourraient en bénéficier en 2026.
C'est une aide d'urgence précieuse et peut permettre au pharmacien de financer un remplacement ponctuel et d’améliorer les conditions d’exercice. Une communication importante reste à faire car les pharmaciens refusent parfois cette aide sur laquelle ils ne sont pas bien renseignés. Certains par principe, car ils ne veulent pas être subventionnés, sans réaliser à quel point leur présence territoriale est essentielle. D’autres par peur de contreparties... ce qui n’est évidemment pas le cas... Pour le moment, seule condition, être ouvert dix mois par an.
Cette aide est prévue pour encore deux ans. Cela nous laisse le temps de travailler à un nouveau modèle de rémunération pérenne pour ces officines rurales, pour être à la fois utile à la population et attractif pour les futurs titulaires de ces pharmacies.