Experts-comptables : « Le centre de gravité des attentes des clients a changé. »
Digitalisation, intelligence artificielle, facturation électronique : autant d’évolutions qui redessinent le rôle des cabinets d’expertise comptable et leur proposition de valeur. Yannick Ollivier, vice-président du Conseil national de l’ordre des experts-comptables (CNOEC), en charge de la redéfinition des modèles économiques de demain pour les experts-comptables, nous livre sa vision des transformations à l’œuvre et des défis qui attendent la profession.
Vous avez la charge du secteur « Modèle économique durable » au sein du CNOEC. Qu’est-ce qui a conduit à la création de ce secteur et quels constats ont été à l’origine de cette réflexion ?
L’idée est partie d’un constat simple : notre profession traverse aujourd’hui des transformations majeures. La digitalisation, la facturation électronique ou encore l’automatisation de certaines tâches ont un impact direct sur la manière dont les cabinets d’expertise comptable créent de la valeur et structurent leur offre de services.
Parallèlement, l’écosystème de la profession évolue lui aussi très rapidement. On voit apparaître de nouveaux acteurs, notamment des éditeurs de solutions technologiques, mais aussi des évolutions dans la structuration capitalistique des cabinets, avec l’arrivée de fonds d’investissement. Ces dynamiques transforment en profondeur les modèles économiques et les équilibres traditionnels de la profession.
Le président du Conseil national, Damien Charrier, m’a confié la responsabilité de ce nouveau secteur dédié au modèle économique durable, avec pour ambition d’engager une réflexion de fond sur l’évolution du modèle des cabinets en aidant les professionnels à identifier, quels que soient la taille de leur structure, leur positionnement ou leurs atouts, les leviers concrets d’adaptation et de développement.
Ce secteur s’appuie sur trois commissions, dont la commission « Durabilité » que vous présidez. Quels sont les sujets prioritaires en 2026 ?
La durabilité demeure un sujet incontournable pour les entreprises malgré le paquet Omnibus venu assouplir les règles en matière de reporting. Une enquête récente montre que près des deux tiers des dirigeants sont interrogés par leurs clients sur des informations liées à la durabilité. Les banques sont de plus en plus attentives à ces sujets dans l’accès au financement, mais aussi les donneurs d’ordres, notamment dans les appels d’offres publics.
Dans ce contexte, nous travaillons à promouvoir des référentiels simples et adaptés aux PME, comme la norme VSME, issu du cadre européen. L’idée est de permettre aux entreprises de montrer volontairement qu’elles progressent et de renforcer leur crédibilité, via des outils concrets et proportionnés.
Avec Carole Cherrier, vice-préidente de cette commission Durabilité, nous souhaitons en priorité aider les experts-comptables à embarquer concrètement les dirigeants dans cette démarche, sans complexifier leur quotidien. Il s’agit avant tout de sensibiliser, d’informer et d’accompagner les entreprises pour faire émerger une dynamique positive.
Les experts-comptables jouent ici un rôle clé : ils connaissent déjà très bien les entreprises qu’ils accompagnent, leurs forces comme leurs difficultés. Cette proximité leur permet d’intégrer ces enjeux de manière pragmatique dans le pilotage et la stratégie de l’entreprise.
Au-delà de ses missions historiques de tenue et de révision des comptes, l’expert-comptable semble aujourd’hui davantage perçu comme un conseiller stratégique des dirigeants. Comment percevez-vous cette évolution ?
Cette évolution du rôle de l’expert-comptable est profonde, mais elle s’inscrit dans une continuité. Depuis plusieurs années déjà, l’expert-comptable dépasse largement la production comptable. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est surtout une accélération du mouvement.
Le centre de gravité des attentes des clients a changé. Une étude récente que nous avons menée avec l’institut Vivavoice auprès d’entreprises et d’acteurs du monde associatif, nous a confirmé cette tendance. Les enseignements sont très clairs : le besoin d’accompagnement n’a jamais été aussi fort. Les répondants évoquent massivement l’aide à la performance et à la réussite comme une attente centrale. L’expertise technique reste le socle de notre légitimité. Mais elle ne suffit plus. Les chefs d’entreprise attendent aussi de la proactivité, de la disponibilité, une capacité d’anticipation. Ils veulent être alertés, sécurisés, accompagnés dans leurs décisions stratégiques.
Au fond, la valeur se déplace vers la relation. La confiance, la compréhension fine du modèle économique du client, la capacité à être présent dans les moments clés deviennent déterminantes. L’expertise comptable n’est plus seulement une prestation : c’est un partenariat.
En quoi les évolutions technologiques, notamment l’intelligence artificielle, renforcent-elles ce rôle de copilote ?
Les technologies jouent évidemment un rôle d’accélérateur majeur dans la collecte et le traitement de l’information. Nous allons disposer de données fiables et structurées, presque en temps réel. Mais la véritable valeur ne résidera pas dans l’automatisation elle-même : elle sera dans l’analyse et l’interprétation stratégique de ces données.
Ces outils vont renforcer la capacité des experts-comptables à accompagner les dirigeants dans le pilotage de leur activité, notamment dans la gestion des risques, la sécurisation du modèle économique, la préparation de la transmission d’entreprise ou encore la gestion du patrimoine.
La mission traditionnelle reste indispensable, mais elle sera de moins en moins différenciante. Ce qui crée véritablement de la valeur aujourd’hui, c’est la capacité à être un conseiller indépendant, engagé aux côtés du dirigeant pour éclairer ses décisions stratégiques. Sur ce terrain, la profession dispose d’une légitimité forte en raison d’une relation de confiance historique avec les dirigeants et d’une connaissance fine de leur activité.
Le 1er septembre 2026, date de la généralisation de la facturation électronique, approche à grands pas. Le CNOEC a lancé une vaste campagne publicitaire. Craignez-vous que les entreprises ne soient pas suffisamment prêtes ?
Certains signaux montrent en effet qu’un certain nombre d’entreprises n’ont pas encore pris le sujet à bras-le-corps. À ce stade, environ 600 000 entreprises sont inscrites dans l’annuaire dédié, soit moins de 10 % des entités concernées.
Notre rôle, en tant que Conseil national, est à la fois d’alerter, mais surtout d’accompagner les entreprises dans la compréhension de ces nouvelles obligations et l’organisation de cette dernière ligne droite. C’est pourquoi, nous avons lancé une campagne de sensibilisation simple et pédagogique avec Jamy Gourmaud sur les changements attendus pour les entreprises avant cette étape du 1er septembre 2026.
Il nous parait essentiel de ne pas attendre la dernière minute. Plus les entreprises s’y prendront tôt, plus la transition sera fluide. Beaucoup d’entre elles choisissent d’ailleurs de s’appuyer sur leur expert-comptable pour les accompagner dans ces démarches, que ce soit pour l’inscription dans l’annuaire ou pour le choix de la plateforme. Cela permet aussi de connecter immédiatement ces évolutions avec leurs outils de gestion et leurs tableaux de bord. L’objectif est clair : faire en sorte que, le moment venu, les 3,5 millions d'entreprises concernées passent ce cap de manière simple et sans stress inutile.
Quels sont aujourd’hui les grands chantiers du Conseil national pour accompagner la transformation de la profession dans les prochaines années ?
Le premier est sans doute le défi technologique, qui constitue un axe majeur de la mandature de Damien Charrier. Il englobe bien sûr la mise en place de la facturation électronique, mais aussi l’essor de l’intelligence artificielle. L’IA ne remplacera pas les experts-comptables et va au contraire renforcer leur capacité à délivrer un conseil à forte valeur ajoutée. C’est aussi dans cette logique que s’inscrit le projet Data Lake de la profession, immense réservoir de données des experts-comptables qui va permettre la mise à disposition des données comparatives utiles pour enrichir l’accompagnement des entreprises.Le
deuxième chantier concerne l’évolution des compétences humaines. Avec l’automatisation de certaines tâches, les équipes des cabinets vont être amenées à évoluer vers davantage de conseil et d’accompagnement stratégique. Cela implique de développer de nouvelles compétences techniques, mais aussi une posture différente, tournée vers l’écoute, la pédagogie et la proximité avec les dirigeants. C’est une transformation importante, qui suppose un véritable travail d’accompagnement et de conduite du changement au sein des cabinets.
nfin, le troisième chantier porte sur l’évolution du modèle économique des cabinets. L’enjeu est d’aider la profession à renforcer la valeur perçue de ses missions et à adapter son positionnement aux nouvelles attentes des entreprises.
La question de l’attractivité de la profession est devenue centrale. Que souhaitez-vous dire à un jeune qui hésite à devenir expert-comptable ?
Contrairement aux idées reçues, l’expertise comptable n’est pas un métier monotone. Les évolutions majeures dont nous avons parlé, vers davantage de conseil, d’échanges et d’accompagnement des dirigeants, en font aujourd’hui un métier très relationnel et particulièrement stimulant. La formation initiale intègre progressivement ces nouvelles dimensions et les cabinets investissent beaucoup dans la formation continue de leurs équipes. Certains ont mis en place des « passeports collaborateurs », qui permettent de développer les compétences tout au long du parcours professionnel.
La profession offre aujourd’hui de nombreuses opportunités de carrière. Les métiers de l’expertise comptable sont variés et il est tout à fait possible de construire un parcours riche en cabinet, en tant qu’expert-comptable mais pas uniquement !
L’enjeu est clair : former des professionnels capables non seulement de maîtriser la technique, mais aussi d’accompagner les dirigeants dans leurs décisions et dans le pilotage de leur activité.