Entre conjoncture et transformations du métier : où en sont les géomètres-experts ?
La profession de géomètre-expert évolue, bousculée à la fois par la conjoncture et les transformations du métier. Comment les cabinets s’adaptent-ils et quelles perspectives se dessinent pour la profession ? Rencontre avec Cécile Taffin, présidente de l’Union nationale des géomètres-experts (UNGE).
Pouvez-vous rappeler le champ d’intervention du géomètre-expert aujourd’hui et les principales activités exercées par les cabinets ?
Dans « géomètre-expert », il y a bien deux dimensions : le mot « géomètre » renvoie à la mesure et à toute l’expertise technique qui l’accompagne. Le mot « expert » désigne quant à lui la mission spécifique confiée par l’État à notre profession : celle de définir les limites de propriété et de les établir sur plans. Le géomètre-expert est donc un professionnel de la mesure mais aussi du droit lié à l’immobilier. Son champ d’intervention est large puisqu’il peut intervenir très en amont d’un projet, dans les phases de conception et de pré-étude, pendant sa réalisation sur des opérations techniques, mais également en aval pour accompagner les évolutions et la gestion du bien immobilier.
On nous associe encore souvent à l’image du géomètre derrière son trépied, mais en réalité, la mesure sur le terrain ne représente qu’une partie de notre métier. Une grande part de notre travail relève aujourd’hui de la conception, du conseil et de l’expertise juridique, que ce soit en matière de propriété, d’urbanisme, de construction, d’aménagement ou de copropriété.
Nous travaillons également de plus en plus dans une logique de pluridisciplinarité, aux côtés des architectes, notaires, agents immobiliers ou syndics, afin d'apporter une réponse globale aux besoins de nos clients dans leurs projets immobiliers. Certains cabinets disposent ainsi de bureaux d’études intégrés réunissant des compétences complémentaires, par exemple en ingénierie ou en paysage.
Votre dernier baromètre, publié le 1er septembre 2026, fait état d’une nouvelle dégradation de l’activité. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Le contexte économique n’est pas bon, chacun le sait, avec un ralentissement très marqué de l’activité dans le bâtiment et l’immobilier. Il suffit d’écouter le cri d’alarme lancé par Frédéric Carré, président de la Fédération Française du Bâtiment, lors de sa conférence de presse le 15 septembre dernier, déclarant que « tous les signaux sont au rouge » avec un rebond attendu en 2026 qui n’a pas eu lieu. Les géomètres-experts subissent directement les effets de cette conjoncture. Nous constatons notamment beaucoup d’attentisme avec des projets qui sont reportés ou ne se concrétisent pas. L’urbanisme et l’aménagement sont particulièrement touchés et, depuis maintenant deux ans, nous ne percevons pas véritablement de signaux de reprise. Après une relative stagnation en 2025, notre indice d’activité repart à la baisse en 2026.
Ιl y a malgré tout quelques activités qui résistent mieux, comme celles liées au bâti existant, à la mesure et à la division du bâti, aux plans d’architecture ou encore à la copropriété. Cela permet de maintenir une partie de l’activité, même si cela ne compense évidemment pas le ralentissement que nous connaissons par ailleurs.
Il faut enfin rappeler qu’environ 30 % de notre activité relève du monopole du géomètre-expert, tandis que les 70 % restants s’exercent dans un champ concurrentiel. Nous aurions donc pu penser que la baisse observée traduisait une perte de parts de marché au profit d’autres acteurs. Ce n’est pas ce que nous constatons : elle reflète bien, avant tout, la contraction générale de l’activité sur nos marchés.
Quels usages de l’intelligence artificielle voyez-vous concrètement se développer dans les cabinets et avec quelles évolutions dans l’exercice du métier ?
Notre profession, par nature, étroitement liée aux évolutions technologiques, a déjà connu des évolutions majeures, de l’informatisation à la numérisation du métier. De ce point de vue, l’intelligence artificielle s’inscrit dans une histoire qui a déjà profondément fait évoluer nos pratiques. Les premiers usages concrets commencent d’ailleurs à apparaître dans les cabinets. Certaines solutions utilisent l’IA pour faciliter la lecture et l’analyse de fiches hypothécaires, tandis que certains confrères s’en servent déjà comme outil d’assistance pour rédiger ou structurer des comptes rendus de chantier, de réunion ou de visite.
À terme, on peut également imaginer des outils capables d’accompagner davantage la production documentaire : faciliter l’intégration et la mise en forme de données dans nos documents, croiser différentes sources d’information ou encore effectuer des contrôles de cohérence afin d’identifier plus rapidement d’éventuelles anomalies ou contradictions.
Comme beaucoup de professions libérales, la question centrale est celle de la responsabilité sur les actes que nous produisons. L’enjeu est donc d’intégrer l’IA et tout ce qu’elle peut nous apporter, notamment dans le traitement de la donnée, tout en gardant la main. Avec l’IA, il faut rester expert et peut-être même plus que jamais : savoir maîtriser les outils, contrôler ce qu’ils produisent et préserver la valeur ajoutée de notre expertise. C’est aussi essentiel pour éviter que certains pans de notre activité ne soient demain captés par d’autres acteurs.
C’est tout l’enjeu pour l’UNGE : donner à nos adhérents les connaissances et les compétences nécessaires pour maîtriser ces outils plutôt que les subir. Il faut d’abord sensibiliser, expliquer et aussi rassurer. Nous travaillons donc à la fois sur l’information et sur la formation, pour les dirigeants comme pour leurs collaborateurs. Nous menons également, avec les partenaires sociaux, une réflexion sur les métiers et les compétences de demain, afin d’anticiper ces évolutions et de transmettre ensuite aux entreprises les outils nécessaires pour s’y préparer. Cette démarche s’inscrit également dans le cadre fixé par l’Ordre des géomètres-experts avec sa Charte d’utilisation de l’intelligence artificielle, applicable depuis le 1er septembre. Elle pose les principes d’un usage responsable de l’IA dans la profession et rappelle notamment que, quels que soient les outils utilisés, la validation finale des travaux et la responsabilité du géomètre-expert restent pleinement humaines.
Le métier de géomètre-expert reste encore assez méconnu. Comment attirer les jeunes vers la profession ?
En effet, le métier reste encore peu identifié, non seulement du grand public et des jeunes, mais parfois même d’autres professionnels. Il est donc essentiel de nous rendre plus visibles, d’expliquer concrètement ce que nous faisons et de faire découvrir la diversité de nos missions, mais aussi le sens qu’elles peuvent avoir. Les géomètres-experts interviennent sur des enjeux très actuels, qu’il s’agisse d’aménagement des territoires, d’environnement ou encore de gestion de l’eau. Ce sont des dimensions susceptibles de parler aux jeunes générations. Nous avons aussi la chance de bénéficier d’un maillage très complet du territoire, sans désert, y compris dans les territoires ultramarins.
Pour répondre à cet enjeu d’attractivité, nous agissons très en amont, dès le collège, auprès des élèves, avec des présentations du métier, la participation à des forums ou encore, avec la Semaine des géomètres-experts que nous organisons chaque année pour aller à la rencontre du grand public partout en France. Nous expliquons nos missions mais aussi la diversité des parcours qui permettent de rejoindre la profession. La voie d'accès classique consiste à préparer un diplôme d'ingénieur dans l'une des trois écoles, ESGT (Le Mans), INSA (Strasbourg) ou ESTP (Cachan) puis à accomplir un stage de 2 ans en cabinet de géomètre-expert avec des formations en parallèle. Mais la profession est également accessible à des ingénieurs issus d’autres spécialités ou à certains titulaires de masters, moyennant une formation et des examens complémentaires.
Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux pour un jeune géomètre-expert qui souhaite s’installer, créer ou reprendre un cabinet ?
Traditionnellement, l’installation se fait beaucoup par le rachat d’une structure ou de parts d’un cabinet, ou encore par l’association. Mais depuis quelques années, nous voyons réapparaître un phénomène de créations ex nihilo qui avait quasiment disparu. Aujourd’hui, certains jeunes font à nouveau le choix de partir de zéro, peut-être aussi face aux difficultés que peuvent représenter le rachat de parts et le niveau d’apport nécessaire.
Il n’existe pas de numerus clausus dans notre profession. Dès lors que l’on dispose des qualifications requises, il est possible de s’installer. Le nombre de géomètres-experts inscrits à l’Ordre continue d’ailleurs d’évoluer (environ 2 000 aujourd’hui) alors que, parallèlement, le nombre de structures diminue (environ 1 100). Il y a donc deux mouvements qui coexistent, d’un côté les créations de cabinets, de l’autre, une tendance au regroupement.
Mais l’enjeu pour les jeunes n’est pas uniquement financier. Encore faut-il avoir envie de devenir chef d’entreprise. S’installer, c’est aussi accepter de gérer une structure, l’administratif, les équipes et d’endosser toutes les responsabilités qui accompagnent la fonction de dirigeant.
Enfin, la question de la financiarisation, que nous pensions, jusqu’à récemment, assez éloignée de notre profession, commence également à se poser. C’est un sujet sur lequel nous sommes très vigilants. Nous avons la chance de pouvoir bénéficier de l’expérience d’autres professions libérales qui y ont été confrontées avant nous et d’identifier, à travers leurs retours, les points auxquels nous devons être particulièrement attentifs.