Caroline Combot, présidente de l’ONSSF : « C’est un peu long, mais progressivement, la perception du métier de sage-femme change ! »
Dix-sept ans après l’élargissement de leurs compétences, l’étendue des missions des sages-femmes reste largement méconnue et sous-exploitée. Mais les lignes semblent enfin bouger. Entretien avec Caroline Combot, présidente de l’Organisation nationale syndicale des sages-femmes (ONSSF), sur les évolutions en cours et les perspectives pour la profession.
Comment la profession a-t-elle évolué ces dernières années et quelle place occupe-t-elle aujourd’hui dans le parcours de santé des femmes ?
Le grand tournant a eu lieu avec la loi « Hôpital, patients, santé, territoires » (HPST) du 21 juillet 2009, qui a élargi les compétences des sages-femmes. En gynécologie, notre métier n’est plus centré sur la grossesse et la naissance, mais sur la santé génésique des femmes, de la puberté à la ménopause. Nous assurons ainsi le suivi gynécologique de prévention, le dépistage de certaines infections sexuellement transmissibles, la contraception, les interruptions de grossesse, la vaccination, mais aussi le suivi de grossesse et du post-partum. Nous jouons donc un rôle essentiel dans la prévention et le parcours de santé des femmes. Et pourtant, tous les jours, nous recevons encore des patientes qui découvrent l’étendue de nos compétences !
Il y a quelques années, nous avions demandé aux pouvoirs publics de mieux informer la population et nous avons eu droit à une campagne d’affichage... destinée à nos cabinets ! Donc pas vraiment bien ciblée... Je sens néanmoins que les choses évoluent enfin. Notre profession est aujourd’hui davantage plébiscitée, le bouche-à-oreille fonctionne. C’est un peu long, mais progressivement, la perception de notre métier change !
Le 15 octobre dernier, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé plusieurs mesures qui concernent directement les sages-femmes. Qu’en attendez-vous concrètement ?
Ces annonces répondent à des attentes importantes de notre profession, notamment en matière de rémunération. Depuis plusieurs années, nous bénéficions en principe d’une convergence tarifaire avec les médecins généralistes pour les actes relevant de compétences partagées : à acte égal, rémunération égale. Les revalorisations des actes étaient donc appliquées aux deux professions. Ce n’est plus le cas depuis deux ans. Les tarifs de certaines consultations et du frottis ont été revalorisés pour les médecins, mais pas pour les sages-femmes. Pour un même acte, nous sommes donc moins bien rémunérées, alors même que nos consultations sont nettement plus longues que celles des médecins généralistes, comme l’a montré une enquête de l’Union Régionale des Professionnels de Santé (URPS) – Sages-femmes Île-de-France. Nous consacrons beaucoup de temps à écouter, conseiller et accompagner nos patientes. C’est une dimension essentielle de notre métier, qui, elle aussi, doit être reconnue.
Les annonces du 15 octobre dernier constituent une avancée importante. La ministre de la Santé vient de demander l’ouverture, dès cet automne, de négociations conventionnelles avec l’Assurance Maladie, autour de deux priorités : rétablir la convergence tarifaire avec les médecins pour les actes relevant de compétences partagées et créer une consultation longue dédiée à la ménopause, avec une rémunération adaptée, comme le prévoit la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026.
Ce sont deux revendications fortes de notre profession. Nous nous réjouissons de ces engagements, mais nous attendons maintenant qu’ils se traduisent concrètement dans notre convention et dans nos rémunérations.
Dans un contexte de difficultés d’accès aux soins, les sages-femmes pourraient-elles jouer un rôle plus important dans les soins de premier recours ? À quelles conditions ?
Nous avons un rôle considérable à jouer ! D’abord, parce que les sages-femmes sont particulièrement bien réparties sur le territoire. Selon l’indice de Gini, qui mesure les inégalités de répartition, notre profession bénéficie d’un des meilleurs maillages territoriaux parmi les professionnels de santé. C’est un véritable atout pour faciliter l’accès au suivi gynécologique, alors que 52 % des femmes n’en bénéficieraient pas aujourd’hui.
Ensuite, parce que nous avons déjà les compétences pour accompagner les femmes tout au long de leur vie. Mais il reste quelques ajustements à faire pour faciliter leur prise en charge. Prenons l’exemple des congés pathologiques avant le congé maternité : nous ne pouvons pas les prescrire et devons réorienter nos patientes vers un médecin. Cela n’a pas beaucoup de sens ! Même chose pour certains médicaments que nous ne sommes pas autorisées à prescrire dans le cadre de nos prises en charge. Ce sont parfois des détails réglementaires, mais ils compliquent notre exercice quotidien.
Nous sommes aussi très inquiètes des fermetures de maternités, qui éloignent de plus en plus les femmes des lieux d’accouchement. Il est essentiel de mieux identifier et mobiliser les sages-femmes de proximité pour sécuriser les parcours. Nous pourrions par exemple développer des dispositifs de sages-femmes correspondantes du SAMU, capables d’intervenir au plus près des femmes enceintes.
Et en matière de prévention, quelles évolutions vous paraissent nécessaires ?
La prévention est une part essentielle de notre activité et nous avons un rôle majeur à jouer. Les récents travaux sur la prévention et la périnatalité relèvent l’importance d’agir davantage en amont pour améliorer la santé des femmes. Je pense notamment au rapport du député Cyrille Isaac-Sibille sur la prévention présenté le 16 septembre dernier à l’Assemblée nationale*, qui souligne la nécessité de mieux mobiliser les professionnels de santé et les acteurs de proximité. Je pense aussi au rapport publié en août dernier par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) sur l'organisation de la périnatalité dans les territoires**. Il montre que la dégradation des indicateurs de périnatalité ne peut pas être expliquée uniquement par les fermetures ou les restructurations de maternités. Il met en évidence des facteurs démographiques, sociaux et économiques, ainsi que d'importantes inégalités territoriales. Ce rapport recommande notamment de renforcer le repérage des risques pendant la grossesse et d'améliorer les parcours de soins. Les sages-femmes sont particulièrement bien placées pour répondre à ces enjeux. De son côté, le Conseil national de l’Ordre des sages-femmes a lancé une grande consultation nationale en mai dernier pour réfléchir à l’avenir de la profession, à l’évolution de ses compétences et à sa place dans le système de santé. Nous sommes des professionnelles de santé formées à la prévention, présentes sur l’ensemble du territoire et au contact des femmes tout au long de leur vie. C’est une force sur laquelle notre système de santé doit beaucoup plus s’appuyer !
La baisse de la natalité modifie-t-elle déjà les conditions d’exercice de la profession ? Quelles conséquences observez-vous notamment sur l’installation et l’activité des sages-femmes libérales ?
Les installations en libéral augmentent, ce qui contribue à renforcer notre maillage territorial, puisque nous sommes soumises à des règles de zonage. Il faut aussi tenir compte des particularités démographiques de notre profession : les sages-femmes sont majoritairement des femmes, relativement jeunes, la moyenne d’âge étant de 40 ans. Celles qui ont des enfants doivent pouvoir être remplacées pendant leurs congés maternité. Nous avons donc besoin de professionnelles disponibles pour assurer ces remplacements ou exercer en complément d’une autre activité.
Cette question de l’avenir professionnel des jeunes diplômées est une vraie préoccupation pour l’ONSSF. Le récent rapport de l’IGAS sur la périnatalité propose de limiter l’installation en libéral directement après les études. Mais que feraient ces jeunes diplômées ? Avec la baisse de la natalité, les effectifs des maternités sont ajustés au nombre de naissances et les postes hospitaliers se raréfient. On ne peut pas leur fermer les portes du libéral alors qu’il n’y a pas suffisamment de places à l’hôpital ! Il faut donc trouver un équilibre entre les besoins des établissements hospitaliers, les perspectives d’installation des jeunes diplômées et les besoins de santé des femmes sur le territoire.
Sur quels sujets l’ONSSF concentre-t-elle aujourd’hui son action et de quels leviers dispose-t-elle pour faire évoluer l’exercice de la profession ?
Nous avons mandaté l’économiste de la santé Frédéric Bizard pour réaliser un état des lieux de la profession et identifier les évolutions nécessaires. Il a proposé un Plan stratégique 2030 qui s’appuie sur un constat clair : nous formons en France des sages-femmes à un niveau de qualification quasiment unique en Europe et dans le monde, mais leurs compétences restent largement sous-utilisées par notre système de santé. L’enjeu n’est donc pas tant d’élargir encore nos compétences que de nous donner les moyens de les exercer pleinement.
Plusieurs chantiers sont prioritaires. D’abord, le statut des sages-femmes à l’hôpital, sur lequel nous travaillons depuis plus de vingt ans. Notre statut actuel de fonctionnaire hospitalier, autrefois protecteur, est devenu très contraignant. Avec les restructurations et les fermetures de maternités, il limite notamment notre mobilité professionnelle et nous offre un accès très insuffisant à la formation continue.
Nos droits de prescription sont un autre sujet majeur. Aujourd’hui, nous sommes limitées à une liste de médicaments autorisés, qui doit être actualisée selon des procédures complexes. Nous l’avons notamment constaté lors de la crise du Covid ou avec les traitements contre la bronchiolite. Nous demandons la suppression de cette liste, afin de pouvoir prescrire, comme les chirurgiens-dentistes, tous les médicaments utiles à notre pratique, dans le cadre de nos compétences.
Il y a ensuite la question économique, particulièrement préoccupante pour les sages-femmes libérales. Le chiffre d’affaires de nos cabinets reste très inférieur à celui des infirmiers ou des kinésithérapeutes. Malgré les avancées du dernier avenant conventionnel, le revenu annuel moyen se situe autour de 30 000 à 32 000 euros. Est-ce une juste reconnaissance pour une profession qui nécessite six années d’études ? Nous attendons beaucoup des prochaines négociations conventionnelles, notamment une revalorisation de la consultation, actuellement à 26,50 euros.
Enfin, nous allons travailler avec la Haute Autorité de santé et les gynécologues sur une meilleure répartition des compétences et une gradation des soins. C’est une démarche que nous portons conjointement avec les gynécologues. L’objectif est de mieux définir les situations que nous pouvons prendre en charge en autonomie et celles qui nécessitent une orientation vers un spécialiste. Aujourd’hui, les frontières restent parfois floues dans les textes, ce qui complique notre exercice au quotidien. Or, peu importe la porte par laquelle une femme entre dans le système de santé : l’essentiel est qu’elle puisse être prise en charge et, si nécessaire, orientée vers le bon professionnel, sans perte de chance.
La profession attire-t-elle toujours les jeunes ? Quels sont les enjeux aujourd’hui en matière de formation et d’attractivité ?
Il y a encore quelques années, certaines écoles de maïeutique ne faisaient pas le plein. Aujourd’hui, les choses évoluent. Les jeunes s’intéressent davantage à cette voie et les passerelles permettant d’intégrer les études de maïeutique contribuent aussi à attirer de nouveaux profils.
La formation connaît également une évolution majeure avec le passage de cinq à six années d’études et la création du doctorat en maïeutique. Cette réforme répond notamment aux difficultés remontées par les étudiants, qui dénonçaient une formation extrêmement dense, avec 1 200 heures de plus que pour les dentistes ou les pharmaciens. L’allongement des études doit permettre de mieux répartir les enseignements et d’approfondir certaines thématiques. Les premiers diplômés de ce nouveau cursus sortiront en 2029.
* « Construire un système de prévention primordiale », député C. Isaac-Sibille, présentation AN, 16 sept. 2026
** « Organisation de la périnatalité dans les territoires : affirmer une logique de santé publique », rapport IGAS, 5 août 2026