La newsletter OnLib'Infos

Des articles dédiés à toutes les professions libérales

L'IA, un an après : fin de la période d’essai

Toutes professions libérales
L'IA, un an après : fin de la période d’essai
L'IA, un an après : fin de la période d’essai

Comme chaque été, OnLib'Infos a interrogé les professionnels libéraux sur leur utilisation de l'intelligence artificielle et son évolution au cours des douze derniers mois. Quels usages se sont imposés ? Quels bénéfices en retirent-ils aujourd'hui ? Quelles sont désormais leurs principales préoccupations ? Les réponses dessinent une évolution profonde des pratiques, avec un changement de statut très net pour l’IA, devenue un outil de travail à part entière et dont les effets dépassent largement le simple gain de productivité.

Merci aux médecins, pharmaciens, vétérinaires, avocats, notaires, administrateurs judiciaires et experts-comptables qui ont accepté de partager leur expérience avec les lecteurs d'OnLib'Infos.

Un an après notre précédente enquête, une évolution apparaît nettement : l’intelligence artificielle n’est plus seulement l’outil qui fait gagner du temps en automatisant les tâches les plus chronophages à faible valeur ajoutée. Plus performants et plus fiables, les outils s’intègrent désormais naturellement dans les pratiques quotidiennes. Avec cette montée en puissance, émergent aussi de nouveaux enjeux : se former, préserver son esprit critique, protéger les données, faire évoluer ses méthodes de travail et maintenir une expertise solide deviennent autant de conditions pour tirer parti des possibilités offertes par l’IA sans en perdre la maîtrise.

La confiance s’installe, sous contrôle...

Professionnels du chiffre ou du droit, médecins, vétérinaires... Quel que soit le secteur d’activité, les témoignages recueillis traduisent une évolution très nette. L’an dernier, les professionnels interrogés saluaient avant tout la puissance des outils d’intelligence artificielle et le temps gagné. Ils constatent désormais l’amélioration de la qualité des contenus fournis.

Pour Alexia Arno, notaire, formatrice en intelligence artificielle auprès de l'INAFON (Institut national de formation des notaires) et ambassadrice IA nommée par l'État dans le domaine des legaltechs, « le changement le plus spectaculaire concerne la qualité des recherches juridiques. Il y a beaucoup moins d’hallucinations, de références erronées, d’absence de sources. Les modèles les plus performants, connectés à des bases juridiques fiables via des connecteurs spécialisés, produisent des analyses d'une qualité remarquable ».

Même constat chez les avocats. Au sein du cabinet Cornet Vincent Ségurel, Luc-Marie Augagneur et Alfred Lortat-Jacob, avocats associés, observent une évolution sensible tant de l’offre disponible que de la qualité des usages. Luc-Marie Augagneur souligne une « amélioration qualitative globale » liée notamment à « une compétition plus intense entre les IA juridiques spécialisées ». Alfred Lortat-Jacob constate que « l'utilisation de ces outils est non seulement plus facile, notamment dans la rédaction des prompts, mais également plus pertinente dans le délivrable. L'IA est devenue une assistance à la rédaction intéressante ».

La montée en qualité des outils élargit progressivement le champ des missions qui peuvent leur être confiées. Pour Audrey Chemouli, associée et co-fondatrice du cabinet Chemouli Professions Libérales, « l’IA permet de formaliser un certain nombre de travaux avec plus de valeur ajoutée ». Orane Minjollet, avocate fondatrice du cabinet Minjollet Avocat, évoque quant à elle une année « profondément marquée par l’IA, tant pour l'ouverture de mes dossiers (conventions d'honoraires, suivi de facturation) que pour mon développement ou mes recherches juridiques ».

Le constat est partagé également par les professionnels de santé. Franck Devulder, président de la Confédération des Syndicats Médicaux Français observe qu’« en un an, l'IA est passée du statut de curiosité à celui d'outil que j'utilise presque quotidiennement ». Chantal Legrand, vétérinaire et maître de conférences associée en Management et Marketing, observe « une véritable bascule. L'intelligence artificielle n'est plus perçue comme une innovation, mais comme un outil de travail quotidien dans les structures de soins vétérinaires. Elle transforme autant l'organisation que la pratique médicale : aide au diagnostic, automatisation des tâches administratives, assistance à la communication avec les propriétaires, suivi des animaux à distance et exploitation des données de santé en continu ».

Les outils ont gagné en maturité et les rendus en qualité. Mais à mesure que la confiance des professionnels s’installe, les erreurs de l’IA peuvent aussi devenir plus difficiles à déceler. Isabelle Didier et Mounira Benhacine-Chamieh, administrateurs judiciaires associées chez O3 Partners, résument ainsi le risque constaté : « Une IA qui invente un arrêt le fait avec l'aplomb d'un agrégé. Le danger n'est pas qu'elle se trompe ; c'est qu'elle se trompe avec une assurance désarmante. L’IA a passé sa période d’essai mais la règle de fond est non négociable : jamais de recherche doctrinale ou jurisprudentielle confiée à une IA généraliste ». Même prudence perçue chez Alfred Lortat-Jacob, pour qui « l’intelligence artificielle reste un outil de collaboration et non un système qui délivre un produit prêt à être envoyé à nos clients. Il faut être particulièrement rigoureux lors de la revue du document produit ».

De l’outil de recherche à « l’assistant titularisé » !

De la recherche ponctuelle à l’analyse de dossiers, l’IA change ainsi progressivement de place : on ne lui demande plus seulement une réponse, on lui confie des tâches, des méthodes et des étapes entières du travail professionnel. Du côté des avocats, une étude publiée en 2025 par le Conseil national des barreaux* montrait déjà que les trois principales raisons de recourir à l’intelligence artificielle étaient de bâtir une meilleure stratégie juridique (69 %), de rédiger automatiquement une fiche de synthèse sur un sujet (57 %) et de réaliser une synthèse des dernières actualités sur un sujet (56 %). Alexandre Marion, avocat associé chez La Tour International, explique que « l’IA ne se limite plus, aujourd’hui, à résumer des textes toujours plus nombreux et complexes ; elle permet également d’identifier les convergences et les divergences des évolutions réglementaires. Elle facilite ainsi la confrontation entre de nouveaux textes européens et les dispositifs antérieurs, générant naturellement un gain de productivité ».

Les capacités d’analyse et de synthèse ont changé d’échelle, comme l’explique Philippe Touzet, avocat fondateur de Touzet Associés : « L'utilisateur peut dialoguer avec l'ensemble d'un dossier, poser une question ciblée, demander une synthèse ou faire approfondir un point particulier. L'outil peut notamment reconstituer une chronologie complète, identifier les acteurs et leurs rôles, extraire les dates, montants, obligations et échéances, comparer plusieurs contrats, signaler des incohérences et repérer des pièces potentiellement manquantes. Les réponses peuvent être rattachées aux documents mobilisés, afin de faciliter la vérification par le professionnel. Ces capacités nous sont particulièrement utiles dans les contentieux complexes. »

Plus rapide et plus pertinente, l’IA produit donc aussi des résultats de plus en plus directement exploitables. « Pour un cabinet individuel », explique Laura Mancini, avocate chez Mancini Avocat, « c'est l'équivalent d'un assistant ou d’un collaborateur junior à plein temps ». Maud Bodin-Veraldi, commissaire aux comptes et expert-comptable chez Aplitec, constate, elle aussi, les progrès réalisés dans l’analyse documentaire : « l’IA permet d’aller plus loin dans la profondeur de l'information recueillie et grâce aux itérations successives, d’améliorer la qualité des analyses et de la restitution. » Alexandre Marion affirme qu’elle permet désormais de « confronter rapidement des thèses contradictoires, des intérêts divergents ou des raisonnements concurrents et devient un outil précieux pour parer aux arguments adverses et mieux appréhender les échanges contradictoires ». Cette évolution sensible est également notée par Alexia Arno dans la pratique notariale : « Il y a un an, les outils n’étaient pas utilisés avec un niveau de confiance suffisant. Aujourd’hui, nous sommes passés d'un outil de curiosité à un véritable assistant juridique. » Un assistant qui intervient donc désormais dans la préparation du raisonnement et de l’argumentation, comme le constate également Franck Devulder dans son secteur : « L’IA m’aide à analyser des documents complexes, à préparer des prises de parole ou à structurer une réflexion, avec un gain de temps considérable. »

Des usages aux méthodes de travail

L’IA n’est plus un outil consulté au coup par coup et s’inscrit dans des méthodes de travail définies en amont et reproductibles d’un dossier à l’autre. Isabelle Didier et Mounira Benhacine-Chamieh constatent un fort changement : « L’an dernier on testait, cette année on dirige ! L’IA produit désormais, sur des règles que nous avons écrites et verrouillées, l’essentiel de nos rapports de procédure : plans de cession, plans de redressement, bilans économiques, sociaux et financiers ou rapports sur la capacité d’une société à poursuivre son activité. Fini l’improvisation dossier par dossier. » Une organisation qui n’exclut en rien le contrôle, bien au contraire, précisent-elles : « Pour les documents d'audience, une fiche pour le juge-commissaire tient sur une page : on la vérifie. Et lorsqu’il s’agit d’auditer des documents avant leur mise en forme définitive, l'IA traque les formules désuètes, les références erronées, les incohérences de calcul. »

Philippe Touzet décrit une évolution comparable avec la possibilité de faire travailler plusieurs agents en même temps et surtout de créer des "compétences” partageables par toute l'équipe. « Les compétences sont une nouvelle et formidable fonctionnalité qui permet de transformer une méthode de travail en processus réutilisable. Nous définissons une fois pour toutes les étapes à suivre, les vérifications à effectuer, les sources à mobiliser et le format du livrable attendu. L’outil peut ensuite reproduire ce processus, selon la même logique, sur chaque nouveau dossier. »

Plus de temps, mais pour quoi faire ?

Alors ce temps gagné, à quoi sert-il ? À en croire les professionnels interrogés, le bénéfice ne se mesure plus seulement en heures de travail économisées. Le temps libéré permet surtout de se recentrer sur les missions où leur expertise et leur présence sont irremplaçables : le conseil, la relation avec les clients ou les patients et, plus largement, tout ce qui exige écoute, discernement et prise de décision.

Pour Alexia Arno, « le bénéfice est immense : l'IA redonne du temps au notaire. Une très grande partie de notre métier de notaire est absorbée par des tâches administratives, des recherches, des synthèses, des relectures ou des formalités. Ce n'est pas pour cela que nous avons choisi cette profession. Le temps ainsi gagné peut enfin être consacré à ce qui constitue le cœur du métier : le conseil, la stratégie patrimoniale, l'écoute des familles, l'accompagnement humain et la sécurisation juridique des dossiers. À mes yeux, ce n'est pas simplement un gain de productivité, c'est l'opportunité de redonner au notaire la place qu'il mérite : celle d'un véritable conseiller ».

Même constat chez les avocats. « Cela m'a permis de dégager du temps pour les missions à forte valeur ajoutée comme la réflexion sur des structurations ou la relation client » constate Orane Minjollet : « Je ne pense pas que la profession d'avocat soit menacée par l'IA mais nous devons prendre le virage pour ne pas se laisser dépasser et faire de l'IA un outil nous permettant de développer notre pratique ! Utiliser l'IA pour se concentrer sur nos relations clients et offrir toujours un service de qualité, là est la clé. » Laura Mancini y voit quant à elle « une aide non négligeable qui me permet de consacrer du temps supplémentaire à mon développement ou à ma vie personnelle ».

Chez les professionnels de santé, ce temps retrouvé se traduit concrètement par davantage de disponibilité pour le soin et la relation avec les patients. Pour Franck Devulder, « l’IA peut nous libérer de tâches chronophages afin que nous consacrions davantage de temps à nos patients ». Chantal Legrand observe le même phénomène dans les structures vétérinaires : « Le bénéfice le plus marquant de l’IA est qu'elle redonne du temps aux équipes : du temps pour le soin, pour la relation avec les propriétaires et pour la prise de décision clinique. » Chez les pharmaciens, les gains de temps déjà très concrets pourraient encore largement s’amplifier selon Valérian Ponsinet, pharmacien et président de la commission Convention & Systèmes d’information au sein de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France : « Dans mon quotidien de pharmacien titulaire, l’IA me permet de gagner du temps sur certaines tâches administratives et d’animation du point de vente mais nous pourrions aller beaucoup plus loin, notamment pour l’acquisition des ordonnances (scan, analyse), le recrutement de patients pour la vaccination ou les entretiens, la gestion du back-office ou encore le merchandising orienté. »

Confidentialité : sécuriser sans freiner

La protection des données, le secret professionnel et la confidentialité restent des sujets de vigilance majeurs. Mais, là encore, le discours a évolué. À mesure que l’IA s’installe dans les pratiques, les interrogations se font de plus en plus concrètes. Quels outils utiliser, avec quelles garanties et selon quelles règles pour concilier efficacité et sécurité ? Pour les professionnels, l’enjeu est désormais de pouvoir utiliser l’intelligence artificielle dans un cadre sécurisé, conforme à leurs obligations déontologiques et réglementaires.

Pour Isabelle Didier et Mounira Benhacine-Chamieh, cette vigilance est omniprésente et une inquiétude domine, très concrète : le RGPD. « Nos dossiers contiennent des données sensibles, parfois couvertes par le secret des affaires. Nos sous-traitants technologiques doivent en répondre et nous devons verrouiller leurs engagements. Accord de sous-traitance signé, clauses contractuelles types validées par l'Union européenne, certification Data Privacy Framework : nous vérifions tout. » Cette exigence s'étend aux méthodes de travail elles-mêmes. « Nos prompts doivent être protégés. Ils sont devenus notre méthode, patiemment affinée dossier après dossier. Nous l'avons acté noir sur blanc en intégrant des clauses de confidentialité spécifiques à nos rapports judiciaires, pour que nos méthodes analytiques ne soient pas librement captées. Une méthode qui n'est pas protégée est une méthode qui se copie, se dilue et finit par disparaître. »

Mais cette indispensable prudence peut aussi avoir son revers comme l’observe Alexia Arno : « Les notaires sont naturellement très sensibles aux enjeux de sécurité, de confidentialité et de souveraineté des données. Les messages de prudence diffusés par les institutions sont légitimes et nécessaires. Mais sur le terrain, j'observe un effet collatéral : beaucoup de professionnels ne savent plus par où commencer, ne savent pas quels outils sont réellement conformes ou utiles et par conséquent... ne les utilisent pas du tout. Pendant ce temps, d'autres professions juridiques s'approprient ces technologies à grande vitesse. » 
Il ne s’agit plus d'opposer innovation et confidentialité, mais de permettre aux professionnels d'innover dans un cadre sécurisé.

Former pour garder le contrôle 

Tous les professionnels interrogés le soulignent : l'enjeu n'est plus de savoir si l'intelligence artificielle sera utilisée, mais d'apprendre à l'utiliser correctement. À la clé : préserver la capacité de raisonnement qui reste au cœur de chaque profession et permet de garder le contrôle face à la machine. La formation est au cœur de cet enjeu. À commencer par l’outil lui-même qu’il faut entraîner, paramétrer, « dompter » comme l’expliquent Isabelle Didier et Mounira Benhacine-Chamieh : « Le principal défaut de l’IA est de vouloir plaire. Toujours. Même quand on a tort. Il a donc fallu la dompter, pas pour la faire taire, mais pour lui apprendre à dire vrai, pour l’entraîner au contraire à chercher la vérité, à refuser une source qu’elle ne peut pas vérifier ou à signaler une hypothèse comme telle, jamais comme un fait. Un collaborateur qui dit toujours oui n'est pas un bon collaborateur : c'est un flatteur. Et en matière de restructuration judiciaire, la flatterie est un risque industriel majeur. » Garder le contrôle suppose en effet de préserver sa propre capacité à construire un raisonnement, ainsi que le relève Audrey Chemouli : « Il s’agit de plus en plus de repérer les erreurs dans le raisonnement produit par l’IA plutôt que de construire son propre raisonnement. C’est là, à mon sens, que se situe la limite. J’organise ma pratique professionnelle de manière à toujours laisser une place à la réflexion. »

Il s’agit aussi d’accompagner les clients qui se sont eux-mêmes emparés de ces outils. Étienne Pujol, avocat associé chez Berrylaw, alerte sur ceux qui « utilisent les outils d’intelligence artificielle sans avoir la connaissance suffisante du droit pour critiquer sa production ». Ils sont en effet de plus en plus nombreux à utiliser l'IA avant de consulter leur conseil. L’étude précitée menée par le Conseil national des barreaux en 2025 observe « l’émergence du client expert », qui se sert de l’intelligence artificielle générative en parallèle d’un accompagnement par un avocat, pour mieux comprendre son dossier (52 %) ou pour vérifier l’approche de son avocat (41 %) ... et parfois prendre des décisions sans le consulter : « L'un de mes clients a rompu un contrat de bail en pensant être dans son droit et les conséquences financières auraient pu être lourdes » raconte Laura Mancini qui ajoute : « J'explique aux clients que ce n'est pas efficace de passer deux fois plus de temps à analyser les questions posées dans différentes IA qu'ils nous transfèrent. »

Et surtout, former les jeunes...

Mais c'est sans doute la formation des jeunes professionnels qui cristallise les plus fortes préoccupations. Pour Alfred Lortat-Jacob, les jeunes avocats « doivent utiliser ces systèmes en ayant un regard critique sur le document produit. Il faut leur apprendre à exploiter pleinement cette IA qui ouvre aussi de nouvelles voies juridiques pour aller plus loin dans l'analyse, le raisonnement et la qualité des conseils rendus à nos clients ». Alexandre Marion partage cette approche : « L'avocat que je suis veille à utiliser l'IA pour enrichir sa réflexion, jamais pour s'en décharger. » Une vigilance qui pose, selon lui, « un défi pour la transmission intergénérationnelle des savoir-faire qui fondent notre profession ».

Les experts-comptables expriment la même préoccupation. Maud Bodin-Veraldi souligne le fait que la qualité des résultats obtenus grâce à l’IA « s’appuie sur notre propre expérience, sur nos connaissances acquises qui nous permettent de prendre de la hauteur ». Une condition qui pose précisément question pour les plus jeunes, « sans expérience du terrain et donc disposant d'un moindre discernement pour identifier les demandes complémentaires à réaliser ou les réponses hors sujet » précise-t-elle. « L'IA peut alors être un handicap. Les rappels sur la notion de dette cognitive ne sont pas à prendre à la légère : certains collaborateurs ne savent plus comment construire leurs propres argumentaires. » Ce risque d’un affaiblissement progressif des capacités de raisonnement est également souligné par Isabelle Didier et Mounira Benhacine-Chamieh : « Le danger est systémique. Le cerveau est un muscle qui s'atrophie lorsqu'il ne travaille plus. La stratégie reste humaine, intégralement, non pas par principe, mais par absolue nécessité. Déléguer le raisonnement, ce n'est pas gagner du temps, c'est renoncer à la profession. Un administrateur judiciaire qui cesse de raisonner par lui-même finit par perdre, lentement, ce qui faisait sa valeur et son autorité devant le tribunal. » Luc-Marie Augagneur partage cette vision des choses : « L'IA peut créer des effets de dépendance intellectuelle, d'affaiblissement des connaissances et des capacités de raisonnement. L'externalisation ne portant plus seulement sur une ressource documentaire, mais sur des fractions de production juridique, le risque majeur serait d'accepter cette perte de contrôle. Il est donc indispensable de compenser cet effet par une vigilance sur une culture juridique forte. » 

Dans le secteur médical, Pascal Artru s’inquiète quant à lui de la « méconnaissance, par les jeunes diplômés, de la bibliographie, et d’une analyse biaisée par l'IA, beaucoup d'études négatives n'étant pas publiées ». Il souligne également les interrogations que suscite le recours à l'IA pour la rédaction de thèses ou d'articles scientifiques, notamment en matière de confidentialité des données.

S’adapter... ou disparaître ?

Au-delà des compétences individuelles, c'est désormais toute l'organisation des structures qui est appelée à évoluer pour optimiser le potentiel de complémentarité entre expertise humaine et intelligence artificielle. Valérian Ponsinet constate que malgré les réels besoins des professionnels « tant sur le plan administratif qu’opérationnel », les outils ne répondent encore que partiellement aux attentes : « l’IA s’intègre timidement dans nos logiciels de gestion d’officine et les confrères sont souvent inquiets dans ce domaine, en raison notamment de leur manque d’information. » Pour Mathieu Stenger, directeur général de COGEP, « le véritable défi est d'adapter nos méthodes de travail, de former les équipes et de faire évoluer nos modèles pour créer plus de valeur pour nos clients. L'IA ne diminue pas le besoin d'expertise ; elle augmente l'importance du jugement, de la confiance et de l'accompagnement ». Même analyse pour Chantal Legrand, s’agissant du secteur vétérinaire : « Mon principal sujet de vigilance concerne moins la technologie que son intégration dans les organisations. L'avenir dépendra de notre capacité à préserver l’esprit critique des professionnels et à mettre en place une gouvernance garantissant transparence, protection des données et supervision humaine. » Pour Laura Mancini, il s’agit aussi de « faire comprendre à nos clients notre valeur avec ces nouveaux outils en libre accès qui changent leur perception. Nous allons devoir repenser notre valeur autrement qu'autour du temps passé ».

Comme l’affirme Alexia Arno, les inquiétudes ne se portent plus sur l'intelligence artificielle elle-même, mais sur le fait de ne pas prendre le train en marche : « Le véritable enjeu n'est pas de savoir si l'intelligence artificielle remplacera le notaire. Elle ne remplacera ni son expertise, ni son devoir de conseil, ni sa responsabilité. En revanche, un notaire qui n'utilise pas l'intelligence artificielle pourrait progressivement être concurrencé par un professionnel qui, lui, saura l'utiliser intelligemment pour offrir un service plus rapide, plus disponible et plus performant. L'avenir du notariat ne dépendra pas de l'intelligence artificielle, il dépendra de la capacité de la profession à s'en saisir avec méthode, esprit critique et responsabilité. » Une « complémentarité homme-machine décisive » selon Luc-Marie Augagneur pour qui les « réels gains d’efficacité commencent à se produire mais supposent un investissement significatif des utilisateurs et d’un cadre d’accompagnement dédié ».

À la vitesse à laquelle évoluent les outils d’intelligence artificielle et leurs usages, difficile de prédire ce que les professionnels nous diront dans douze mois. Le prochain arrêt sur image révélera sans doute un paysage encore bien différent, avec de nouveaux équilibres à trouver.

* L’intelligence artificielle, Conseil national des barreaux, Les Avocats, Les Cahiers de l’observatoire, 2025

onlib
Inscrivez-vous à notre newsletter
dédiée à toutes les professions libérales
Je m'abonne