Kinésithérapie : les grands défis de la nouvelle génération
Réforme des études, évolution des compétences, accès direct aux kinésithérapeutes (pas de prescription), intelligence artificielle… Quelles sont les aspirations de la nouvelle génération de kinés face aux grandes transformations du métier ? Rencontre avec Élise Bardoult, nouvelle présidente de la Fédération nationale des étudiant.e.s en kinésithérapie (FNEK), sur les priorités de son mandat et la kinésithérapie de demain.
Vous êtes, depuis fin juin, la nouvelle présidente de la FNEK. Avec quel état d'esprit abordez-vous cette mandature ?
Avec beaucoup d'enthousiasme, mais aussi avec la conscience des enjeux qui nous attendent. C'est pour moi une forme de continuité puisque, durant le mandat précédent, j'étais vice-présidente en charge de la défense des droits des étudiants et donc déjà en contact direct avec leurs préoccupations quotidiennes. Je suis très heureuse de pouvoir aujourd'hui poursuivre cet engagement avec une vision plus globale.
Quelles vont être vos trois priorités pour cette année ?
Notre priorité majeure reste l'amélioration des conditions de vie et d'études des étudiants et étudiantes, avec, en particulier, la question toujours non résolue des inégalités de frais de scolarité entre les instituts de formation en masso-kinésithérapie (IFMK), qui pèsent lourdement sur leur quotidien.
Nous allons également poursuivre nos actions en faveur de la santé mentale des étudiants. Malgré l’engagement du gouvernement ces dernières années sur le sujet de la santé mentale des étudiants, le stress, l'anxiété et l'épuisement restent des réalités fortes dans les IFMK. Nous allons notamment poursuivre les actions de sensibilisation et de formation afin que des étudiants référents puissent repérer les situations à risque et orienter leurs camarades vers les dispositifs d'accompagnement.
Enfin, nous suivons avec beaucoup d'attention la réforme de la première année des études de santé, qui entrera en vigueur à la rentrée 2027. La disparition du système Parcours d'accès spécifique santé / Licence d’accès santé (PASS / LAS) au profit du retour à une voie d'accès unique et commune pour les étudiants en médecine, maïeutique, odontologie, pharmacie et kinésithérapie (MMOPK) constitue une évolution importante. Nous serons particulièrement vigilants quant aux modalités de mise en œuvre et à ses leurs conséquences pour les futurs étudiants en kinésithérapie.
Vous évoquez les inégalités de frais de scolarité. Concrètement, quelles conséquences ont-elles aujourd'hui sur le parcours des étudiants ?
Et quelles évolutions défendez-vous pour y mettre fin ?
L'enjeu est primordial puisqu'il s'agit de lutter contre la précarité étudiante. C’est une réalité. Les étudiants et les étudiantes ne choisissent pas les IFMK dans lesquels ils souhaitent étudier. Or, il existe une inégalité considérable entre ceux qui suivent leur formation dans un IFMK public et ceux qui dépendent d'un IFMK privé. Et cela peut être le cas au sein d’une même région. En Bretagne, par exemple, il existe deux IFMK : celui de Brest est public, avec des frais de scolarité qui s'élèvent à environ 850 euros pour l'ensemble des quatre années de formation ; celui de Rennes est privé et affiche des frais de près de 30 000 euros. Or, à l'issue du cursus, tous les étudiants obtiennent exactement le même diplôme. Certains auront pu se consacrer sereinement à leurs études. D'autres, et ils sont plus de 70 % à l’échelle nationale, auront dû travailler en parallèle ou s'endetter pour subvenir à leurs besoins, avec des conséquences parfois importantes sur leur qualité de vie, leur réussite universitaire et leur santé. Nous souhaitons donc poursuivre le mouvement d'intégration des IFMK aux universités, seule solution possible pour répondre aux problématiques de précarité, d'accès à la formation et de son évolution. Certains ont déjà montré l’exemple, comme l'IFMK de Dijon, qui intégrera pleinement l'Unité de formation et de recherche des sciences de santé de l'Université Bourgogne Europe dès la rentrée de septembre.
La profession reste-t-elle aussi attractive qu'il y a quelques années ? Quels sont aujourd'hui ses principaux atouts, mais aussi les idées reçues qu'il faudrait dépasser ?
La profession reste très attractive. Les places en institut de formation sont toujours toutes pourvues et certains étudiants choisissent même de partir étudier à l'étranger faute de places en France.
A mon sens, le grand atout du métier est sa diversité. Diversité des modes d'exercice, tout d'abord : chacun peut construire un parcours qui lui ressemble, en libéral, à l'hôpital, en salariat, en maison de santé ou dans d'autres structures de soins. Diversité des patients ensuite, des enfants aux personnes âgées, mais aussi des situations prises en charge, qu'il s'agisse de traumatologie, de neurologie, de cardio-respiratoire, de rhumatologie ou encore de rééducation du sportif. L'autre grande richesse de la profession est la relation humaine. Nous accompagnons souvent les patients sur la durée, avec plusieurs séances par semaine. Cela crée un lien de confiance très particulier, qui donne beaucoup de sens à notre métier.
Enfin, la profession est en pleine évolution. L'expérimentation de l'accès direct, qui permet dans certains territoires et dans le cadre de l'exercice coordonné de consulter un kinésithérapeute sans passer au préalable par un médecin, va dans le bon sens et les retours des patients sont très positifs. Nous souhaitons que cette dynamique se poursuive, notamment à travers un élargissement progressif de notre champ de compétences, par exemple en matière de prescription, afin de mieux répondre aux besoins des patients.
Management, gestion, administratif… Les études préparent-elles aujourd'hui suffisamment les futurs kinésithérapeutes à l'exercice libéral ?
En matière de formation à l’installation, il existe encore une importante marge de progression ! Pourtant, c’est un enjeu majeur, tout simplement parce que huit kinésithérapeutes sur dix exercent exclusivement en libéral. Nous sommes encore insuffisamment préparés à tout ce qui relève de la gestion d'un cabinet. Les stages et les échanges avec des professionnels déjà installés nous aident à nous projeter plus concrètement, mais cela ne suffit pas.
À la FNEK, nous essayons de combler ce manque, qui peut constituer un véritable frein à l'installation pour certains jeunes diplômés. Nous organisons notamment une "Semaine de l'installation", avec des webinaires destinés en particulier aux étudiants et étudiantes de dernière année, pour les accompagner sur des sujets très pratiques dans la gestion d'un cabinet : facturation, logiciels métiers, management, etc. Plus largement, nous mettons à la disposition de tous le plus de ressources possibles, afin de les préparer sereinement à leur future installation.
Cabinets de groupe, maisons de santé, remplacements prolongés...
Observe-t-on une évolution des modes d'exercice privilégiés par les jeunes kinés ?
Il me semble que les jeunes diplômés souhaitent aujourd’hui davantage profiter de la liberté d'installation qu'offre notre profession. Beaucoup choisissent d’être mobiles en début de carrière en réalisant des remplacements afin de pouvoir tester différents modes d'exercice dans différentes régions, avant de s'installer durablement. Cabinet individuel ou groupé, en ville ou en zone rurale... Ils prennent le temps d'expérimenter avant de faire leur choix. Cette pratique du remplacement permet aussi d'assurer des continuités de soins dans de nombreux territoires.
On observe également une aspiration de plus en plus forte à l'interprofessionnalité. Qu’il s’agisse de médecins, d’infirmiers, d’orthophonistes, d’ergothérapeutes, de psychologues, les jeunes kinés souhaitent davantage travailler aux côtés d'autres professionnels de santé, afin de proposer une prise en charge plus globale des patients. Cette recherche de complémentarité dans le parcours de soin se traduit notamment par l'essor des maisons de santé et des structures d'exercice coordonné. Aujourd'hui, peu de jeunes professionnels envisagent de travailler durablement seuls : ils recherchent les échanges, le partage d'expérience et le travail en équipe.
Les difficultés d'accès aux soins conduisent les pouvoirs publics à encourager l'installation dans certains territoires. Comment les jeunes kinés perçoivent-ils cet enjeu ?
Les étudiants sont bien conscients des difficultés d'accès aux soins et de la responsabilité qui sera la leur pour répondre aux besoins de la population. En revanche, le choix d'un lieu d'installation ne dépend pas uniquement des besoins de santé. Il est aussi influencé par des considérations très concrètes et plus personnelles : la situation personnelle et familiale, la possibilité d'exercer en équipe et la qualité de vie avec un accès possible aux services et aux loisirs.
C'est dans ce contexte que nous suivons avec attention les mesures prévues par l'avenant n° 7 à la convention nationale organisant les rapports entre les masseurs-kinésithérapeutes et l'assurance maladie, qui instaure un nouveau dispositif de conventionnement des jeunes kinésithérapeutes souhaitant s'installer en libéral. La FNEK n'est pas favorable à une logique de contrainte. Il nous semblerait plus réaliste et plus efficace de travailler sur l’attractivité de ces territoires, tant sur le plan professionnel que personnel, plutôt que de conditionner l'installation conventionnée des jeunes diplômés à un exercice de deux ans dans les zones sous-dotées, très sous-dotées ou en structures salariales.
Nous serons donc particulièrement vigilants lors de la mise en œuvre de ces mesures. Notre inquiétude est qu'elle favorise un important turn-over, avec des installations de courte durée, plutôt qu'une implantation pérenne. La précarisation des jeunes professionnels est un vrai sujet. Nous appelons à des solutions qui s'inscrivent dans le long terme tout en respectant la liberté d’installation.
L'intelligence artificielle et les outils numériques transforment déjà de nombreuses professions de santé. Qu’en est-il pour les jeunes kinés ?
Nous percevons tout le potentiel des outils d’intelligence artificielle (IA), notamment pour faciliter certaines tâches administratives ou accéder plus rapidement à des informations cliniques. Cet intérêt s'accompagne d'une certaine inquiétude. Les étudiants craignent une forme de standardisation des pratiques ou une perte de sens dans la relation de soin, qui reste au cœur de notre métier. L’IA doit rester un outil d'aide à la décision et non se substituer au raisonnement clinique ou à la relation avec le patient.
C'est pourquoi il est essentiel de former les futurs professionnels à une utilisation éclairée et critique de ces outils. Cela suppose de comprendre leur fonctionnement, mais aussi leurs limites, les questions éthiques qu'ils soulèvent, les enjeux de protection des données, ou encore leur impact environnemental. Aujourd'hui, les formations commencent progressivement à s'emparer du sujet, mais l'IA évolue très vite et nous manquons de recul. Nous aurons sans doute besoin, demain, de référentiels ou de chartes d'utilisation pour favoriser un usage raisonné de ces outils et aider les étudiants à identifier les solutions les plus adaptées.
Comment imaginez-vous le métier de kinésithérapeute dans dix ans, avec quelles évolutions nécessaires ?
Avant tout, j'imagine une formation pleinement intégrée à l'université, avec une harmonisation des conditions de formation et la disparition des inégalités de frais de scolarité entre les étudiants comme nous l’avons déjà évoqué plus haut.
Sur le plan professionnel, j'espère une profession plus autonome et pleinement reconnue dans le parcours de soins. Cela passe notamment par la généralisation de l'accès direct, mais aussi par un élargissement progressif de nos compétences, par exemple en matière de prescription ou d'accès à l'imagerie, afin de mieux répondre aux besoins des patients et de renforcer la coopération entre les professionnels de santé dans un système moins cloisonné.
Les kinésithérapeutes auront également un rôle essentiel à jouer face aux grands défis de santé publique que sont le vieillissement de la population, la progression des maladies chroniques, la sédentarité ou encore la prévention. La promotion de l'activité physique, qui fait déjà pleinement partie de nos missions, sera au cœur de ces évolutions.
Par ailleurs, l’attractivité de la profession doit être au cœur de chaque réflexion. Cela suppose de permettre aux kinésithérapeutes de continuer à choisir librement leur mode et leur lieu d'exercice, tout en leur donnant les moyens de se former tout au long de leur carrière. Les connaissances scientifiques évoluent en permanence : il est indispensable que les professionnels puissent actualiser régulièrement leurs compétences afin de garantir la meilleure prise en charge possible des patients.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux étudiants qui s'apprêtent à entrer dans la profession, mais aussi aux kinés déjà installés qui les accueilleront demain ?
Je leur dirais avant tout de rester curieux. La kinésithérapie est une profession extrêmement riche, qui évolue constamment. Il ne faut pas craindre de questionner nos pratiques, de continuer à apprendre et de construire sa propre manière d'exercer.
Aux kinésithérapeutes qui accueilleront ces jeunes professionnels, je voudrais dire que cette nouvelle génération arrive avec beaucoup d'envie, mais aussi avec une vision parfois différente du métier. Cette diversité est une véritable force. Les jeunes ont beaucoup à apprendre de l'expérience de leurs aînés, mais ils apportent aussi un regard neuf, de nouvelles pratiques et de nouvelles aspirations.
C'est dans cette transmission réciproque et dans le dialogue entre les générations que nous construirons la kinésithérapie de demain, une profession capable de relever les grands enjeux de santé publique tout en restant attractive et profondément humaine.