Être vétérinaire libéral aujourd’hui : entre mutations profondes et défis générationnels
Attractivité du métier, conditions d’exercice, concentration des structures, pénurie en zones rurales, télémédecine... OnLib’Infos s’est entretenu avec David Quint, président du syndicat national des vétérinaires libéraux (SNVEL), sur les défis des professionnels et les leviers d’accompagnement du syndicat. En fil conducteur, un objectif clair : préserver l’unité de la profession.
Comment se porte aujourd’hui la profession vétérinaire libérale en France ?
La profession vétérinaire a la chance d’être extrêmement polymorphe : animaux de compagnie, animaux de rente, filières organisées comme la volaille… Cette diversité fait la richesse du métier et offre de nombreuses trajectoires professionnelles. Je dirais que la profession se porte globalement bien, même si elle traverse des transformations importantes.
Les tensions relevées ces dernières années, en matière de recrutement, ont tendance à s’améliorer progressivement, notamment grâce à l’augmentation du nombre de places dans les écoles vétérinaires et au recours croissant à des formations vétérinaires à l’étranger (Portugal, Roumanie, Croatie), avec des diplômes reconnus au niveau européen.
Mais l’attractivité ne dépend pas uniquement du nombre de diplômés. Elle est aussi étroitement liée à celle des territoires, notamment ruraux, où les contraintes de vie personnelle (emploi du conjoint, écoles, services, loisirs) pèsent fortement dans les choix des jeunes générations.
On parle souvent d’un « décrochage » des vétérinaires. La situation est-elle réellement alarmante ?
Le premier constat est celui d’étudiants qui présentent un niveau élevé de détresse psychologique. Une étude sur la santé mentale des étudiants vétérinaires, diligentée en 2024 par les quatre écoles nationales vétérinaires de France relève que 1 612 élèves interrogés, près de 43 % présentent un état dépressif modéré à sévère.
En début de carrière, la réalité est plus nuancée que ce que l’on a parfois laissé entendre et les études récentes montrent que les « décrochages » sont moins liées à une crise du métier qu’à une évolution des attentes générationnelles : recherche d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, conditions de travail, rémunération, reconnaissance...
Il faut aussi rappeler le contexte particulier du Covid : la forte valorisation de l’animal de compagnie a entraîné une croissance exceptionnelle du marché, parfois à deux chiffres, alors même que le nombre de vétérinaires disponibles était insuffisant. Cela a généré une charge de travail très lourde et une fatigue réelle. Depuis, la croissance s’est normalisée et l’écart entre l’offre et la demande se réduit progressivement.
Les conditions d’exercice se sont-elles durcies, notamment dans la relation avec les clients ?
Oui, clairement. Nous constatons une recrudescence des incivilités et des exigences très fortes de la part de certains clients. Cela peut être particulièrement déstabilisant pour les jeunes vétérinaires au début de leur carrière et source d’épuisement émotionnel comme le relève le troisième rapport sur la santé des vétérinaires, publié en 2025 par Didier Truchot, Professeur en Psychologie Sociale, du Travail et de la Santé. Aux principaux « stresseurs » que sont la charge de travail et la peur de l’erreur vient aujourd’hui s’ajouter, selon l’étude, « le sentiment de vivre des relations injustes, déséquilibrées, avec les propriétaires d’animaux ».
Si le métier de vétérinaire demeure profondément passionnant et riche de sens, il comporte également une forte charge émotionnelle, notamment lorsqu’il s’agit d’accompagner ls propriétaires dans l’étape de fin de vie des animaux. Ces dimensions sont aujourd’hui mieux reconnues, étudiées et prises en compte. Il existe des structures spécialisées comme Solâme, créée par une consœur Marie Cibot, qui forment les professionnels pour leur permettre d’acquérir les connaissances et les compétences nécessaires.
On observe une concentration croissante des structures vétérinaires. Comment le SNVEL perçoit-il cette tendance ?
En tant que syndicat de vétérinaires nous représentons les professionnels quel que soit leur mode d’exercice, indépendant, en exercice spécialisé ou exclusif, collaborateur libéral ou ceux qui ont intégré à un groupe. En revanche, nous alertons sur certains points de vigilance. Notamment sur les promesses initiales de certains groupes, parfois trop belles et peu réalistes comme l’idée que le vétérinaire pourrait se concentrer uniquement sur le soin, sans se soucier de la gestion quotidienne : trop beau pour être totalement vrai. Vigilance également sur les clauses de non-concurrence figurant dans les contrats et dont les conséquences sont parfois mal mesurées au moment de la signature. La question de l’indépendance sur le papier doit être vérifiée, elle se discute, se négocie pour rester réelle, ce qui est un devoir déontologique. C’est pourquoi nous insistons auprès des professionnels sur la nécessité de se faire accompagner par des conseils juridiques avant tout engagement, notamment pour vérifier que cette indépendance est garantie dans les structures acquises par ces nouveaux investisseurs.
Les jeunes vétérinaires semblent se détourner de l’exercice libéral pour le salariat : que faut-il faire, selon vous, pour redonner envie d’entreprendre ?
Le salariat répond à des attentes fortes des jeunes générations : sécurité perçue, stabilité, protection sociale, lisibilité du cadre de travail. Par exemple, une jeune vétérinaire enceinte peut se sentir plus rassurée par un statut salarié, même si le statut libéral offre aussi des protections.
Le statut libéral apporte une grande liberté, mais il est parfois moins bien compris ou moins bien valorisé. Le rôle du syndicat est justement d’aider les jeunes à mieux appréhender les différentes options. C’est pourquoi, nous avons mis en place des outils concrets pour permettre aux vétérinaires libéraux d’être mieux armés : grilles indicatives de rémunération, hotline dédiée, orientation vers des avocats spécialisés. Nous jouons un rôle de conseil et de médiation et accompagnons les situations au cas par cas avec pour objectif de sécuriser les parcours et de redonner confiance dans ce mode d’exercice.
La formation prépare-t-elle suffisamment les vétérinaires à la gestion et au management ?
Pas encore suffisamment, à mon avis. Et lorsqu’ils existent, ces enseignements en matière de managements ou ressources humaines sont souvent perçus comme abstraits et périphériques par les étudiants, qui ne prennent pas la mesure de l’enjeu pour eux plus tard. Mais heureusement, nous avons des enseignants impliqués dans ces domaines dans les Écoles Nationales Vétérinaires qui sont convaincus que cette compétence fait partie du socle de base d’un futur professionnel libéral. Chantal Legrand à Alfort en est un exemple.
La pénurie en zones rurales reste forte. Comment l’expliquer ?
Plusieurs facteurs se cumulent. D’abord, la contrainte de la permanence et de la continuité des soins, avec des gardes difficiles à organiser entre petites structures distantes, est souvent mal perçue. Ensuite, la rentabilité économique peut être plus fragile dans les zones où la densité d’élevage est faible, en raison des distances et du temps de déplacement non valorisé.
Maintenir ces activités suppose de repenser les modèles économiques et d’accompagner les structures existantes qui ne peuvent pas toujours avoir à elles seules, dans ce cas, les ressources humaines suffisantes pour partager la charge que les gardes représentent.
Les pouvoirs publics apportent-ils des réponses suffisantes ?
Des dispositifs existent, comme les stages tutorés de 18 semaines en zones rurales, mais les moyens financiers n’ont pas suivi l’augmentation du nombre de stagiaires. Résultat : l’enveloppe par étudiant diminue.
Les lois récentes ont permis aux collectivités territoriales de mettre en place des aides financières, mais il y a parfois un manque d’anticipation. Certaines collectivités qui n’avaient pas mesuré l’enjeu il y a quelques années se retrouvent aujourd’hui en situation de pénurie.
Dans certains territoires, comme les zones agricoles autour de l’estuaire de la Gironde, il faut donner aux vétérinaires les moyens de recruter pour partager la contrainte des gardes.
La télémédecine peut-elle être une solution ?
La télémédecine est un outil intéressant, à condition qu’elle soit adossée à un suivi sanitaire de proximité. Si elle se développe sans cadre, elle peut devenir une source de concurrence qui fragiliserait encore davantage l’offre locale. Le décret est en cours de finalisation au niveau de la direction générale de l’alimentation. Nous avons demandé à ce que le décret Telemedecine ne sorte pas avant le décret de réforme du suivi sanitaire permanent. Et c’est là que cela coince… Et nous souhaitons que télémédecine soit réservée aux vétérinaires qui assurent déjà le suivi des élevages concernés. Cela permettrait à la fois de gagner du temps et de sécuriser la qualité des soins.
Quelles sont aujourd’hui les priorités du syndicat ?
La priorité absolue est de rassembler la profession. La parole vétérinaire est aujourd’hui fragmentée, alors que nous sommes une profession relativement petite, qui rassemble environ 20 000 professionnels. Le SNVEL représente les vétérinaires libéraux, environ 12 000 professionnels. Un autre syndicat d’« indépendants » s’est créé. Nous devons travailler ensemble, plutôt qu’en concurrence, parler d’une voix plus forte et plus unie pour gagner en pouvoir de conviction face pouvoirs publics.
Et puis, comme je l’ai dit plus haut, nous croyons beaucoup à la collaboration libérale, en particulier pour les jeunes vétérinaires. Ce statut offre de nombreux avantages, mais il est parfois mal compris ou jugé insuffisamment protecteur. Un de nos principaux objectifs est de donner des outils aux vétérinaires libéraux pour qu’ils puissent exercer leur profession sereinement de façon indépendante.
En conclusion, quel est le principal défi des vétérinaires libéraux pour les cinq prochaines années ?
Réussir la transition générationnelle sans diviser la profession, en accueillant les nouveaux profils, en valorisant la diversité des modes d’exercice et en s’adaptant aux nouvelles attentes. Surtout, ne pas diviser la profession et faire en sorte que les différents types d’exercice puissent cohabiter de façon harmonieuse.