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Avocats du monde entier : quelles préoccupations communes, quelles évolutions ?

Droit et Chiffre
Avocats du monde entier : quelles préoccupations communes, quelles évolutions ?
Avocats du monde entier : quelles préoccupations communes, quelles évolutions ?

Le 31 octobre 2026, Silvestre Tandeau de Marsac prendra la présidence de l’Union internationale des avocats (UIA). Invité d’OnLib’Infos, il revient sur les principales transformations de la profession à l’échelle internationale et les préoccupations qui la rassemblent, de la défense de l’État de droit à l’essor de l’intelligence artificielle et présente les priorités de son mandat.

L’UIA rassemble des avocats et des organisations professionnelles dans 110 pays. Pouvez-vous nous expliquer son fonctionnement et ses principales missions ?

Créée en 1927, l’Union internationale des avocats a pour vocation de rassembler des avocats du monde entier et de favoriser les rencontres et les échanges entre des professionnels issus de cultures et de systèmes juridiques différents. Nous sommes souvent confrontés aux mêmes problématiques, mais les approches et les solutions peuvent varier sensiblement d’un pays à l’autre. C’est toute la richesse de ces échanges. Notre réseau représente près de deux millions d’avocats dans le monde, ce qui nous donne une vision particulièrement large de la profession. 
Nous cherchons à renforcer notre présence à l’international et à multiplier les échanges entre avocats des différents continents. La demande est particulièrement forte en Asie, où nous organiserons un événement à Hong Kong en janvier prochain, avant notre congrès de Tokyo en 2028. Nous sommes aussi très présents en Afrique, avec notamment un séminaire prévu à Abidjan en février, et poursuivons notre développement en Amérique latine, notamment au Pérou.

Au-delà des différences nationales, quels sont les grands enjeux qui rassemblent aujourd’hui les avocats à travers le monde ? Existe-t-il aussi des sujets sur lesquels leurs positions divergent ?

Nous partageons de nombreuses préoccupations communes : l’accès au droit et à la justice, la défense des droits humains, l’indépendance des avocats, leur protection, mais aussi la promotion et la défense de l’État de droit. Sur ce dernier point, des différences d’approche peuvent apparaître, notamment sur le caractère universel de certains droits ou garanties.
Les différences culturelles se traduisent également dans les réglementations professionnelles. C’est le cas, par exemple, du statut des juristes d’entreprise. Nous avons mené une enquête auprès de nos membres : environ la moitié considère que les juristes d’entreprise devraient bénéficier du même statut que les avocats, tandis que l’autre moitié se montre plus réservée. Les positions sont plutôt favorables sur le continent américain, mais davantage partagées en Europe et en Afrique.
La confidentialité des échanges entre avocats constitue un autre sujet de discussion : elle n’est pas garantie de la même manière selon les pays. Nous travaillons donc à favoriser une harmonisation des pratiques déontologiques et des garanties.

Avec qui l’UIA travaille-t-elle pour mener à bien ses missions ? Et comment ces collaborations se traduisent-elles concrètement ?

Nous travaillons avec de nombreux acteurs, à commencer par les barreaux et les organisations professionnelles d’avocats, mais aussi de notaires. Nous entretenons notamment des relations étroites avec le Conseil consultatif des barreaux européens (CCBE), avec lequel nous menons plusieurs initiatives communes.
Nous collaborons également avec des institutions internationales, comme UNIDROIT (Institut international pour l'unification du droit privé), l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) ainsi qu’avec des universités, notamment dans le cadre de partenariats et de séminaires de formation conjoints.
Enfin, nous échangeons régulièrement avec d’autres grandes organisations professionnelles internationales, comme l’International Bar Association (IBA), l’American Bar Association (ABA), l’Association internationale des jeunes avocats (AIJA) ou encore les associations d’avocats de la région Asie-Pacifique. Ces collaborations prennent différentes formes : organisation de séminaires communs, échanges sur nos programmes d’action et coordination de certaines initiatives.

Le 31 octobre, vous prendrez officiellement la présidence de l’UIA. Quels sujets souhaitez-vous particulièrement porter durant votre mandat ?

L’un de nos grands axes de travail concerne les modes conventionnels de règlement des différends, qui connaissent un développement important : médiation, conciliation, arbitrage… Les avocats doivent maîtriser ces outils pour pouvoir conseiller leurs clients sur le mode de résolution le plus adapté à chaque situation et les accompagner tout au long du processus. La formation joue ici un rôle central. Nous organiserons notamment, les 16 et 17 juin 2027, un grand forum avec l’Université d’Aix-Marseille, autour du rôle de l’avocat comme stratège dans le règlement conventionnel des différends.
Autre priorité : la défense de la défense... À travers l'UIA-IROL, notre institut pour l'État de droit, nous intervenons pour défendre les avocats menacés ou entravés dans l’exercice de leur profession. Nous interpellons les autorités concernées, assistons à des audiences et prenons publiquement position pour dénoncer ces atteintes. C’est le cas notamment en Turquie, où des avocats sont poursuivis et où un barreau a été placé sous administration provisoire. Nous avons également réagi aux sanctions américaines contre la Cour pénale internationale, qui portent atteinte à l’indépendance des magistrats et de la justice. Mettre un coup de projecteur sur ces situations est essentiel : plus elles sont visibles, plus il devient difficile de faire obstacle à la justice. 
Nous sommes également très attentifs aux enjeux du développement durable. Les avocats ont une responsabilité dans ce domaine, notamment pour sensibiliser leurs clients aux questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) et les accompagner dans leurs démarches. Notre commission Business and Human Rights travaille notamment sur ces sujets. 
Et puis, bien sûr, il y a l’intelligence artificielle, qui constitue sans doute l’un des sujets les plus déterminants pour l’avenir de notre profession.

Vous êtes membre du groupe de travail de l’UIA sur l’intelligence artificielle. Quels défis l’IA pose-t-elle à la profession, notamment en matière de formation et de valeur ajoutée de l’avocat ?

L’IA pose plusieurs défis à notre profession. Le premier est celui de la maîtrise de l’outil et de ses risques. Car on le sait, l’IA fait des erreurs, invente, « hallucine ». Dans certains pays anglo-saxons, des avocats ont ainsi été poursuivis ou sanctionnés pour avoir produit des conclusions comportant de fausses références de jurisprudence. Les risques sont donc bien réels.
Le deuxième défi concerne la formation. Si nos jeunes avocats sont uniquement formés en utilisant l’IA, comment pourront-ils détecter les erreurs commises ? Il faut veiller à ce que l’IA ne crée pas une dépendance excessive et ne se substitue pas à l’acquisition des compétences essentielles du métier. L’IA soulève également la question de la valorisation des prestations. Elle permet d’importants gains de productivité, mais comment évaluer et facturer un travail dont la valeur ne se mesure plus nécessairement au temps passé ?

Enfin, il y a la question de la dépendance de l’avocat vis-à-vis de l’IA. Dans certains pays, le coût de ces technologies constitue déjà un obstacle à leur adoption. Mais, au-delà de cet enjeu d’accès, une interrogation demeure : demain, un avocat pourra-t-il encore exercer sans utiliser l’IA ? Comment préserver son indépendance professionnelle s’il devient dépendant de ces outils ?

L’UIA entend aussi prendre toute sa place dans les réflexions sur l’encadrement de l’intelligence artificielle. Nous avons notamment travaillé à l’élaboration d’une charte sur son utilisation et participons aux réflexions sur sa réglementation. Il est essentiel que les avocats aient leur mot à dire dans la définition des règles qui encadreront ces technologies.

La défense de l’État de droit est au cœur des missions de l’UIA. Comment cet engagement se traduit-il concrètement ?

L’État de droit, c’est avant tout la garantie des libertés fondamentales : liberté d’opinion et d’expression, liberté de la presse, droit à la vie privée, droit de connaître les accusations portées contre soi et d’être défendu par l’avocat de son choix. C’est aussi l’accès à la justice et l’indépendance du système judiciaire. 
J’ai créé le fonds de dotation de l’UIA pour l’État de droit afin de donner davantage de moyens à notre engagement en faveur de ces principes. Alimenté par nos membres mais aussi par des soutiens extérieurs, il a vocation à financer en priorité les actions de notre Institut pour l’État de droit (UIA-IROL), ainsi que des initiatives menées conjointement avec d’autres organisations.
Notre action dépasse d’ailleurs le seul cadre de la profession d’avocat. Nous sommes de plus en plus sollicités par des associations engagées dans la défense des droits fondamentaux, comme We Are NOT Weapons of War, qui lutte contre l’utilisation des violences sexuelles comme arme de guerre, ou par des organisations mobilisées contre les détentions arbitraires. Nous souhaitons aujourd’hui aller plus loin et mobiliser l’ensemble des professions juridiques et judiciaires autour de ces enjeux. À l’occasion du centenaire de l’UIA, nous organisons, le 8 juillet 2027, à Paris, un forum consacré à la défense de l’État de droit, avec, comme thème central, l’indépendance de la justice et de ses acteurs. Notre ambition est de réunir avocats, magistrats et autres professionnels du droit, car la défense des droits fondamentaux et des libertés dépasse largement le cadre de notre seule profession.

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